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La Révolution et les luttes des métayers (en Gascogne)

Une étude passionnante sur les luttes en Gascogne et dans le Gers en particulier dans le monde paysan, pendant la Révolution, écrite par un historien, membre du NPA.

Serge Aberdam

La Révolution et les luttes de métayers [1]
 

Veulent-ils donc déjà se mettre à la place des tyrans dont la Révélation nous a délivrés ?


 

Pétition signée Ledey et Godelin (1794)


 
La dîme ecclésiastique a toujours été un sujet de mécontentement, souvent d’indignation, parfois même de révolte. Dans les villages et les bourgs on la trouvait généralement trop lourde et surtout scandaleusement détournée de ses usages religieux et charitables. De nombreux historiens laissent croire que, lorsque l’alliance révolutionnaire des paysans et de la bourgeoisie eut mis définitivement à bas la féodalité, les questions rurales se trouvèrent réglées, les paysans n’aspirant plus qu’à jouir paisiblement des avantages acquis dans l’ordre retrouvé. Il n’en fut rien : l’élimination du rival féodal ou ecclésiastique, l’enchérissement des produits agricoles, tout cela aiguisa l’appétit des propriétaires fonciers ; comme ils contrôlaient le plus souvent les municipalités, il leur fut facile de transformer ces défenses traditionnelles de la paysannerie en armes- contre les travailleurs de terre.

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Grands propriétaires et travailleurs de terre

L’étude d’une région bien délimitée, la Gascogne et plus précisément le département du Gers, entre le Toulousain et les Landes, nous permettra de suivre et de comprendre le déroulement de ces luttes. Le Gers est aujourd’hui faiblement peuplé et exclusivement agricole, l’on n’y parle plus guère que le français. Avant la Révolution, on trouvait en Gascogne une société beaucoup plus nombreuse [2] et diversifiée qui, par son artisanat, subvenait à une grande partie de ses besoins et dont l’écrasante majorité parlait encore (même si on ne l’écrivait plus) le gascon.

Malgré sa forte densité et de très faibles rendements agricoles, la région était déjà exportatrice de grains ; en effet, un système d’exploitation, caractérisé par le métayage mais encore dominé par la féodalité, permettait aux dominants d’extorquer aux paysans des surplus de récolte.

Un tiers environ des habitants étaient installés en permanence dans les métairies dispersées dans la campagne. Une proportion encore plus importante (40 % ?), groupée dans les villages, avait absolument besoin pour assurer sa subsistance de se louer à la journée, à la saison ou à l’année. La part de la petite propriété indépendante, exploitée en faire-valoir direct et qui utilisait le plus souvent de la main-d’œuvre salariée, était faible. C’est pourquoi, lors du renouvellement des baux de métayage, presque tous les ouvriers agricoles en raison de leur situation précaire tentaient d’obtenir une métairie ; les propriétaires en profitaient pour leur imposer de dures conditions.

Ces nouveaux métayers [3] (familles les plus nombreuses, disposant d’un petit capital en outils ou animaux) étaient amenés à jouer sur les exploitations le rôle de chefs de travaux pour le compte du maître. Il devenait ainsi possible de mettre en concurrence travailleurs de terre « contractuels », (un an minimum, souvent plus) et « temporaires ». De sorte que, au XVIIIe siècle, les propriétaires pouvaient bloquer ou réduire les salaires, ou encore, en l’absence de vrai progrès technique, faire travailler plus intensément leurs terres, remplaçant par exemple la charrue en bois, peu efficace, par le pelleversage (bêchage à la main). Ils pouvaient également rentabiliser le métayage en augmentant les charges en blé ; c’est ainsi que les métayers se virent contraints, en raison du prix du blé, de consommer du maïs jusque-là destiné principalement aux animaux. En effet, le rendement du blé étant de six à sept sacs pour un de semence, contre souvent vingt-cinq pour le maïs, une faible surface cultivée en maïs suffisait aux besoins alimentaires des métayers et des ouvriers agricoles : il devenait donc possible d’étendre les emblavures à des fins spéculatives. Il importait peu aux propriétaires que la bouillie de maïs fut une nourriture beaucoup moins saine que le pain, difficile à cuire complètement, à conserver, à digérer… En revanche, ceux qui la consommaient n’appréciaient guère cette « spécialisation ».

Partage de la pile de blé
Partage de la pile de maïs

En spéculant sur les blés (sur le pain des travailleurs des bourgs, des grandes villes… et des esclaves des Antilles coloniales), il était devenu possible d’accumuler des fortunes ; fortunes d’un genre encore rare et qui ne devaient rien à la protection royale, seigneuriale ou ecclésiastique, concurrentes au contraire du pouvoir féodal.

Les bourgeois étaient même parvenus à détourner une partie des droits féodaux (y compris l’impôt royal) par le procédé de l’affermage de ces droits : pour devenir fermier de dîme pour un hameau, un village, ou un évêché par exemple, on s’engageait par contrat à verser annuellement une somme déterminée au titulaire d’un privilège (curé, chanoine, évêque…) ; on se chargeait du prélèvement de la portion de récolte due, puis l’on se payait sur la différence entre la somme versée et le bénéfice retiré de la vente. C’est ainsi que toute augmentation des cours du blé profitait au fermier – lequel sous-affermait et sous-sous-affermait – ; elle ne parvenait qu’atténuée et au contrat suivant aux ecclésiastiques. Prendre à ferme la rente féodale et pressurer au maximum les travailleurs de terre furent deux moyens largement utilisés au XVIIIe siècle par la bourgeoisie foncière pour accroître ses revenus : ce faisant, elle se heurtait à un partenaire sourcilleux, le clergé féodal.

Le clergé féodal

En Gascogne, le clergé était le représentant le plus efficace de la féodalité. Assez rarement grand propriétaire, il vivait surtout de ses droits, principalement de la dîme qui, à la différence des droits payés en argent, présentait l’avantage de ne pas se dévaluer et même de voir sa valeur augmenter. Perçue sur toutes les terres dès le jour de la récolte, elle était souvent égale au neuvième ou au septième de là récolte brute. Par ailleurs, l’Église était puissamment organisée et donc capable de se défendre : les interventions auprès du pouvoir, demandées et financées par les directions régionales (archevêché d’Auch, évêchés de Lectoure, de Lombez, de Condom, etc.), étaient centralisées à Paris par l’Agence générale du clergé. Surtout, elle disposait de représentants dans tous les villages et ces représentants, les curés, assuraient des fonctions essentielles dans la vie de la communauté : scribe, état civil, alphabétisation, catéchisme (cf. Annexe I).

Enfin, dans le Gers, les curés n’étaient pas, comme souvent ailleurs, des salariés du haut clergé (lequel se partageait alors les revenus) ; au contraire, ils touchaient directement une part des dîmes qu’ils s’acharnaient donc à défendre. On peut leur appliquer la phrase de Voltaire [4] : « Je plains le sort d’un curé de campagne, obligé de disputer une gerbe de blé à son malheureux paroissien, de plaider contre lui, d’exiger la dîme des lentilles et des pois, d’être haï et de haïr et de consumer sa misérable vie dans des querelles continuelles… »

Des conflits dispersés contre le pouvoir féodal

La dîme ecclésiastique était depuis longtemps contestée. Au XVIe siècle déjà, passant d’Allemagne au Languedoc par la vallée du Rhône pour gagner la Gascogne et les Charentes (1500-1580), se propagèrent des mouvements de grèves de dîme de grande envergure [5] ; au refus de payer l’impôt était souvent associé le désir de réformer une Église totalement corrompue et déconsidérée. Rétablies avec la Contre-Réforme et mieux protégées depuis, les dîmes n’avaient jamais cessé d’être remises en question, soit en raison de leur taux, soit pour les fruits qui les payaient, soit à cause de l’usage qui en était fait. Les révoltes religieuses du XVIe siècle, comme les révoltes antifiscales du XVIIe et les innombrables procès du XVIIIe, ne sont en fait que la manifestation d’une tradition populaire vivante et multiforme de luttes contre les redevances [6].

Une longue et sanglante expérience avait appris aux paysans gascons à se méfier des révoltes du désespoir, révoltes survenant lorsque étaient épuisées les réserves de grains et au cours desquelles étaient successivement remises en cause toutes les formes de prélèvement (royal, seigneurial, ecclésiastique, bourgeois) [7]. Elles avaient toujours eu pour résultat l’union sacrée des possédants et une impitoyable répression militaire à laquelle les forces paysannes étaient incapables de résister très longtemps. Au XVIIIe siècle, les conflits vont prendre des formes tout à fait différentes.
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Ainsi, en mai 1764, dans le village de Catonvielle, s’engage un procès : le Premier consul (le maire), petit exploitant direct, refuse de payer au curé la dîme des pois chiches. La communauté s’assemble et décide par vote de prendre fait et cause pour le Consul ou toute autre personne refusant de donner des pois chiches. Le curé, désireux de vivre en paix avec ses paroissiens, se désiste. Il faut noter que ce conflit a réalisé l’unité des membres de la communauté car tous, même ceux qui ne jouissent que d’un minuscule potager, cultivent des pois ; par ailleurs, en refusant au seul curé, on l’a isolé des autres féodaux, l’obligeant ainsi à céder.

Il n’en ira pas de même à Fleurance. Le 20 juillet 1759, la communauté du bourg, poussée par la « famine des pauvres », demande que désormais le sixième des dîmes revienne au fonds de charité. Dans ce cas, le but poursuivi est double : obliger, certes, les ecclésiastiques à assumer leurs responsabilités traditionnelles envers les pauvres, mais aussi transférer un pouvoir important entre les mains des notables qui gèrent le fonds de charité : ce fonds, dont les pauvres ne bénéficient que contre travail, sert en effet à alimenter le budget des travaux paroissiaux (routes, chemins…). La demande de Fleurance n’est accompagnée d’aucune mesure de refus de dîme et ne suppose aucune mobilisation populaire ; trop générale, elle échoue.

Ces deux exemples ne sont pas représentatifs de l’ensemble ; la plupart des conflits se réglaient en effet en justice car les rapports de force étaient rarement assez clairs pour que l’un des adversaires abandonnât sa cause. L’anticléricalisme et l’hostilité aux privilégiés se développaient sur fond de plaidoiries, d’enquêtes et de contre-enquêtes ; les procès, perdus ici sur les charges des ecclésiastiques concernant l’entretien de l’église du village, étaient gagnés là sur la dîme du maïs, ou inversement… Ils montaient en appel au Parlement de Toulouse, dont les conseillers et les juges étaient généralement de très grands propriétaires ; tout le monde finissait par se mettre tacitement d’accord sur une diminution de la rente des ecclésiastiques.

En 1772, le front des propriétaires tente une opération de grande envergure : un arrêt du Parlement de Toulouse ordonne aux fermiers des dîmes de ne conserver que le grain et de revendre aux propriétaires les pailles, qu’ils s’appropriaient ou sur lesquelles ils spéculaient jusqu’alors, à un prix imposé fixé par les justices locales. La paille, prétexte-t-on, ne peut être considérée comme produit décimable puisqu’elle fait partie du capital d’exploitation qui doit revenir au sol sous forme d’engrais. Cet arrêt du Parlement prend la défense des intérêts des propriétaires uniquement, et encore de ceux d’entre eux qui disposent à la fois d’argent pour racheter les pailles et de bétail pour obtenir du fumier. De plus, par sa forme même, la manœuvre exclut du conflit toute participation populaire : la paille n’est pas revendue sur place, dans les champs, mais après la récolte. Elle se solde par un échec. Devant un conflit centralisé de cette importance, l’archevêque d’Auch a fait immédiatement appel à Paris, où l’arrêt du Parlement de Toulouse est cassé dès l’année suivante.

L’alliance des grands propriétaires ne suffisait donc pas ; les communautés devaient elles aussi s’entendre de façon à ce que chaque village prît en charge un ou plusieurs procès, entraînant le clergé féodal dans le maquis des justices d’Ancien Régime. La défense des dîmes, dont la perception était déjà incroyablement compliquée sur le terrain, devint plus complexe encore. En faisant traîner en longueur, en négociant pied à pied tout en ne payant de dîme que ce que l’on voulait bien, on ralliait tièdes et résistants. Au refus individuel des plus décidés devait succéder la déclaration de cause commune de la majorité des « dîmepayants », y compris les brassiers propriétaires d’une parcelle de jardin.

Pour discuter de cet accord, de nombreuses réunions se tenaient après la messe du dimanche, sous l’ormeau du village ou devant le porche de l’église, sous l’emban, ou auvent, la seule maison commune. Rarement plein en hiver, celui-ci ne suffisait pas à l’approche des moissons, lorsqu’il s’agissait de discuter des droits. Quand le temps se gâtait ou qu’on allait voter, hommes et veuves s’installaient à l’intérieur de l’église. Dans les bourgs, les réunions se tenaient sur la place carrée à arcades, sous la halle dont l’étage abritait la mairie. Dans ce cadre de colonnes de pierre et de poutrages, on assemblait des charrettes et des tonneaux pour faire une tribune d’où parlaient les notables. On prenait part à ces réunions par intérêt certes, mais aussi par plaisir : cette période de durs travaux – moissons à la faucille, dépiquage au fléau – était aussi celle de l’entraide et des grands repas pris en commun.

Sous l’église, naît l’auvent (l’emban), lieu de vie sociale par excellence, à la fois école, mairie, salle de fêtes, etc. : « maison commune »
« »
Au bourg, dans les poutrages de la halle, naît la mairie (Jegun)…
… Bientôt elle touche terre et crève la halle (Cologne).

À partir du mot même de dîme (dixme), la discussion s’organisait progressivement autour de la revendication de suppression des parties de la dîme supérieures au dixième (c’est-à-dire, en pratique, la limitation au dixième de la dîme des blés, et parfois du vin), exigence que l’on trouvait déjà chez les refusants gascons du XVIe siècle et qui apparaît dans la zone Montesquiou - Mirande - Miélan, zone traditionnelle de révoltes paysannes. Concrètement, puisque la dîme était prélevée avant toute autre chose, la réduire permettait d’augmenter les parts du propriétaire comme celle du métayer et des ouvriers agricoles, et donnait aux paysans pauvres l’espoir de pouvoir manger du pain, comme des hommes.
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Pendant toute la période des moissons, les agents des fermiers de dîme suivaient les dépiqueurs de métairie en métairie et se servaient. Leur refuser la « onzième gerbe » était aussi l’occasion de se divertir franchement ; eux-mêmes manouvriers du village, ils étaient souvent complices. En revanche, lorsque le curé se mêlait de venir « remuer la gerbe », on lui demandait, par exemple, pourquoi en plus de la dîme il fallait également payer chacun des actes de son ministère (baptême, mariage) ; on en venait très vite aux injures mais jamais aux coups. C’était le fermier de dîme qui, quand il insistait, semblait être le plus mal vu : « … il lui dit avec des paroles salles qu’il allat se faire foutre… » ; on lui rappelait ses petits trafics : « mauvais payeur », « usurier » ; on lui reprochait de spéculer sur les grains, de « vouloir la mort des pauvres », Un ouvrier agricole des environs de Miélan s’adresse de façon saisissante, en 1779, à cet auxiliaire bourgeois du clergé féodal : il lui dit que s’il ne lutte pas avec les paysans contre les « corbeaux » (le clergé), les « pies » (les percepteurs), les « chiens » (les nobles, les soldats), c’est lui qui va être mangé. Cette allégorie est la représentation populaire d’une volonté d’alliance anti-féodale très large qui préfigure le Tiers État.

D’été en été, les conflits se multipliaient ; en Gascogne, de 1780 à 1784, c’étaient maintenant des centaines de villages qui contestaient les dîmes supérieures au dixième. Dès juillet 1781, à Leboulin, une femme refusait, fusil en main, toute la dîme de son petit champ. Sur les aires de battage où tous étaient assemblés, conscients de leur force, la température montait. L’archevêché d’Auch envoyait mémoire sur mémoire à Paris, mais il était impossible au pouvoir royal d’intervenir dans cette poussière de procès, surtout pour prendre la défense de dîmes aussi élevées (un septième !). Ce qui effrayait le clergé, ce n’était pas tant de perdre la onzième gerbe que ce qui risquait de s’ensuivre. En effet, forts de leur victoire, les villages passaient très vite d’une contestation à une autre : nomination d’un collecteur de dîme assermenté, exemption de la dîme des menus fruits (maïs, légumes…), utilisation des ressources de la dîme pour entretenir l’église, subvenir aux frais du culte, alimenter le fonds des pauvres, etc. « Nouveaux procès pour les décimateurs et toujours nouvelles pertes. Ce qui les rend encore plus inévitables, c’est que les habitants de chaque paroisse concertent tous ensemble non seulement les moyens de se défendre, mais aussi la manière de rendre leur déposition afin qu’il n’y ait ni contradiction ni désavantage ; et ce concert formé d’abord entre les habitants d’une paroisse s’étend dans toutes les paroisses d’une contrée, par quelque émissaire… » [8]

L’archevêché, organisant tous les ecclésiastiques, fit cependant des concessions pour éviter « que le feu ne gagne partout ». À partir de 1786, plusieurs centaines d’accommodements furent signés ; par ailleurs, la même année, les 378 dîmaires de l’archevêché furent concentrés en une seule ferme de dîme attribuée à un financier parisien. On espérait ainsi qu’à l’avenir, les engagements seraient respectés.

L’archevêché d’Auch, lieu du pouvoir ancien, est devenu sans hésitation la préfecture du Gers

Mais il était trop tard : dans de nombreux villages les conflits débouchèrent sur une brouille entre le curé et la communauté, un nouveau procès… Ici, le curé faisait pression à la confession pour que l’on payât les dîmes, là il disait au catéchisme que les parents étaient « de là franche canaille », ou bien il déclarait que si l’on venait le chercher la nuit pour un malade, « il se tournerait de l’autre côté dans son lit » (cf. Annexe II). Ce fossé qui se creusait entre les paysans – pourtant tous croyants – et le clergé féodal, l’archevêque d’Auch en 1784 en avait déjà analysé les conséquences : « Puisque le gouvernement a compté plusieurs fois sur l’ascendant des curés envers leurs troupeaux pour transmettre et faire goûter ses volontés, il est donc même d’une saine politique de ménager et conserver une confiance si efficace. Le soulèvement actuel l’affaiblit de jour en jour ; elle ne saurait subsister tant qu’on persuadera à leurs ouailles que leurs pasteurs ne sont dotés et ne s’engraissent que des rapines de leurs prédécesseurs ; tant qu’ils se croieront permis de tout leur disputer et de taxer leur résistance d’avarice sordide et barbare ; tant que cherchant à échapper à leur vigilance, à toute censure, elles les suspecteront dans l’exercice du saint ministère… [le roi] sentira combien il est nécessaire de détruire un tel esprit qui, s’il devenait celui de ses sujets, surtout dans la dernière classe, renverserait toute subordination en leur faisant perdre cette droiture, cette candeur, cette docilité, cette simplicité, garants essentiels de l’ordre et de la vertu. » [9]

Une alliance électorale : le Tiers État

Les privilégiés n’étaient pas seuls à s’effrayer devant la force du refus populaire de payer la dîme ; tous les possédants en étaient émus, et il ne faut pas chercher ailleurs l’origine d’un bon nombre d’arrangements des années 1786-87 : les notables essayaient de faire codifier les avantages obtenus pour éviter de nouvelles illégalités. Quand il n’y parvenaient pas, ils se désolidarisaient devant notaire du procès en cours : ils faisaient « acte d’opposition ». C’est seulement en 1788-89, alors que le régime partait à vau-l’eau, que des bourgeois reprirent massivement l’initiative de diminuer les dîmes, sans cette fois rencontrer grande résistance.

La révolution politique qui se mettait en marche était porteuse de tous les espoirs. L’unité des notables propriétaires et de tous les paysans se maintint et se renforça sur la question de la dîme lors de la réunion, en mars 1789, des assemblées électorales de villages. Au cours des séances, après bien des affrontements, les Cahiers de doléances et plaintes du Tiers État étaient rédigés. L’accord se faisait le plus souvent sur deux points : réduction des dîmes (un douzième) et suppression des parties oisives du clergé ; maintien de la dîme au profit des paroisses par le moyen du célèbre partage en quatre : un quart pour le salaire de l’indispensable curé, un quart pour l’entretien de l’église et les frais du culte, un quart pour le fonds des pauvres, un quart enfin, sortant du village, pour le haut clergé. Ce partage est donc un compromis qui transforme la dîme en impôt municipal, aux dépens du haut clergé. Les intérêts de la communauté sont mis en avant et non uniquement ceux des propriétaires.

Revendications et Révolution

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Cette alliance dirigée contre les privilégiés fut remise en cause, dès l’été 1789, par les bourgeois modérés lorsque apparut la volonté des paysans d’en finir une fois pour toutes avec la féodalité : pendant le mouvement populaire de juillet-août, la Grande Peur, les villageois, un peu partout en France, pénétrèrent dans les châteaux et détruisirent ce qu’ils purent de titres et parchemins seigneuriaux [10].

L’Assemblée nationale fut obligée de procéder à une première « abolition de la féodalité ». Mais, alors que la Grande Peur visait essentiellement les droits seigneuriaux, ceux-ci furent finalement déclarés rachetables, et c’est la dîme qui fut supprimée, les biens du clergé mis en vente, l’entretien de ce dernier revenant à charge des contribuables. À l’Assemblée, le groupe des propriétaires réalisa ainsi un coup remarquable, car, comme le déclare à la tribune le modéré Sieyès, avec la dîme ils projetaient d’augmenter leur fortune.

Les bourgeois se servent

Naguère on retirait la dîme avant tout partage entre maître et métayer. Maintenant qu’elle n’était plus versée au clergé, allait-elle être intégrée à la récolte lors du partage, ou bien perçue à part ? L’Assemblée finit par déclarer que, pour les baux en cours, la dîme appartenait aux propriétaires avant tout partage. En fait, par cette décision, l’Assemblée ne proposait rien moins aux propriétaires fonciers que de s’attribuer carrément un droit féodal et d’augmenter d’au moins un cinquième, sans aucun frais, leur part de grains dans le métayage. Progressivement, les propriétaires allaient s’y rallier, mais la mobilisation était si large dans les villages que c’est bien lentement que les alliances se retournèrent : pour s’approprier les dîmes, il fallait les imposer aux métayers en faisant litière des conflits de la période précédente et de leurs résultats. La dîme devenait un moyen de pression utilisé lors de la passation des baux de métayage. Elle n’était plus fixée localement, contrôlable collectivement ; au contraire, chacun devait se débrouiller avec son maître ou le fermier général de son propriétaire, ou pis avec l’intendant du domaine. Quant à discuter les termes du bail…, encore fallait-il pouvoir le lire, et bien souvent les métayers exploitaient sans bail.

La dîme bourgeoise constitua un élément capital dans la concentration de la rente foncière. Elle contribua à l’éclatement de la communauté des habitants et même du groupe des travailleurs de terre, car ceux qui possédaient quelques arpents profitaient malgré tout de la suppression des anciennes dîmes. Ce furent les propriétaires qui imposèrent leur conception : la dîme était un revenu supplémentaire, le métayer un salarié, et sa part de la récolte, le prix de son travail qui n’avait pas lieu d’augmenter ; tout le profit devait revenir au maître. En juin-juillet 1791, la Société des Amis de la Constitution d’Auch, puis l’administration du Gers lancèrent le mot d’ordre d’appropriation des dîmes, appropriation d’ailleurs déjà réalisée par certains propriétaires.

Les métayers résistent

Mais en même temps que les propriétaires fonciers se décidaient à récupérer cette rente féodale, dès l’été 1789 les travailleurs de terre, organisés dans les Gardes nationales de villages, armés de fusils de chasse, d’outils ou de piques, passaient à l’action directe.

D’abord, sous la direction de bourgeois résolus, ils s’en prirent aux papiers seigneuriaux, puis à ceux des seigneurs qui ne voulaient pas baisser les bras. Mais comme dans le même temps ces Gardes nationales contrôlaient les voyageurs et les transports de grains, les notables hésitèrent de plus en plus à soutenir leurs actions, d’autant qu’elles s’attaquaient indifféremment à tous les privilégiés, détruisant par exemple les bancs que les bons bourgeois – tout comme les seigneurs – s’étaient fait installer dans l’église paroissiale alors que l’ensemble de la population assistait à genoux sur la pierre à la messe dominicale. À l’occasion de telles destructions, souvent suivies de la plantation d’un « mai » (arbre de la liberté) et d’une fête, les paysans prenaient le contrôle de leurs Gardes nationales : les notables se retiraient, les paysans pauvres s’inscrivaient et on élisait de nouveaux officiers, souvent des métayers.

Tout en luttant contre les aristocrates locaux, ces Gardes nationales cherchaient à empêcher l’appropriation des dîmes par les maîtres : des centaines d’incidents opposèrent ces derniers à des détachements de Gardes nationaux venus de leur propre chef faire restituer la dîme ou tout autre droit. Généralement, ils en profitaient pour mettre le propriétaire à l’amende en s’offrant un bon repas sur ses réserves ; c’est ce que la justice du temps appelait « attentat contre les propriétés et dévastation ». Les Gardes nationales faisaient aussi pression sur les municipalités pour qu’elles « fixent la coutume » de la dîme et empêchent ainsi les maîtres de manœuvrer les métayers ; ou bien elles organisaient des réunions de conciliation, des délégations…

La résistance spontanée que ces véritables milices métayères opposaient aux prélèvements comme la dîme bourgeoise, fut inégale selon les lieux et les périodes et loin d’être générale ; cependant elle préoccupait beaucoup les administrations des départements du Sud-Ouest et du Centre. Pour défendre les propriétaires contre la pression métayère des Gardes nationales villageoises, on utilisait les Gardes nationales des villes – les anciennes gardes bourgeoises – spécialement sélectionnées pour constituer des « forces intérieures départementales », des « colonnes mobiles » ou, plus simplement, la gendarmerie et les troupes de ligne. Dans le Gers, les piquets de cavalerie du Royal-Pologne remettaient chacun « à sa place » sans trop de mal encore. L’effort national d’armement pour la guerre extérieure vint à point nommé, au cours de l’hiver 1791-92, pour régler cette question : les Gardes nationales des villages furent systématiquement désorganisées pour le départ aux armées des « volontaires nationaux ».

Les empoignades de tout genre, les actions décidées par les paysans pauvres et exécutées par les Gardes nationales contre les propriétaires furent pour les métayers l’occasion d’une relative émancipation : un début de conscience collective naquit dans ces actions, qui se manifesta dès 1791, lors de la première moisson dîmée, par des pétitions à l’Assemblée nationale. Les métayers trouvèrent des lettrés pour rédiger leurs plaintes ; ils s’adressaient directement à Paris car ils voyaient bien que dans le département les administrateurs n’étaient que « des propriétaires intéressés ». Les demandes assez diverses qu’ils formulaient témoignent du caractère dispersé de leur mouvement : les métayers du Gers ignoreront toujours que, du Charolais aux Landes, on se battait de la même façon contre les dîmes bourgeoises.

Le mouvement métayer était pourtant général ; il se renforça au souvenir des luttes contre les dîmes féodales et à la vue de la rapacité des maîtres : les métayers de Caussens se plaignaient qu’on leur fît payer « ric à ric » une dîme au un septième de la récolte brute, pire que sous l’Ancien Régime. Le sentiment de tous était que les « colons » n’avaient rien gagné à la Révolution et même qu’ils y avaient perdu.

La répression

Tant que la bourgeoisie présenta un front uni et protégea tous les propriétaires fonciers, les actions de résistance des métayers, même si elles fuirent nombreuses, restèrent éparses, isolées et sans aucune expression politique. Mais que des fractions de la bourgeoisie en viennent aux mains et elles se chercheront des alliés dans tout le pays. C’est ce qui se produisit au printemps de 1793 : la fraction girondin, conservatrice fut battue à Paris par la fraction montagnarde qui s’appuyait provisoirement sur les sans-culottes des villes (surtout de Paris) et était résolue à mener à bien la guerre de défense nationale. Les Girondins passèrent à l’insurrection en Province : ils rassemblèrent autour d’eu less grands propriétaires plus ou moins royalistes et surtout l’aristocratie marchande qui spéculait sur les grains. Ils entrainèrent très vite à leur suite ne cinquantaine de départements ; soulèvement des « messieurs », des notables, séparés des travailleurs des villes par les problème des prix du grain et des paysans par la question féodales. Dans les Gers, en juillet 1793, l’administration départementale girondine, travaillée par les royalistes, était prête à s’insurger et à se « fédéraliser ». Toulouse aurait ainsi été reliée à Bordeaux, centre du complot, et les armées des Pyrénées coupées de Paris.

C’est dans cette situation extrêmement grave que des métayers du sud du Gers, toujours dans la zone Montesquiou - Mirande - Miélan, se mettent en grève de dîme à l’approche des moissons. Ils se déclarent solidaires et témoignent en groupe devant les juges de paix qui les poursuivent. La célébration du 14 juillet est pour eux à la fois l’occasion d’une fête républicaine et d’une réunion publique : on y parle de faire tomber quelques têtes pour que cèdent les propriétaires acharnés. Leurs revendications devient comparable à celle des sans-culottes : châtiment exemplaire de ceux qui font leur fortune sur la famine du peuple. En réponse, pour les propriétaires comme pour l’administration départementale, une seule attitude possible : la répression d’un mouvement qui peut à tout moment « s’étendre indistinctement ».

Pour réprimer, il faut des troupes. Il y a bien les dragons du Tarn, cavalerie politiquement sûre. Mais les envoyer dans le Sud, c’est se mettre à la merci des révolutionnaires d’Aucb qui peuvent justement compter sur le bataillon d’infanterie, composé de paysans « qui ont des habitudes avec les métayers », et s’est lui-même baptisé « le Montagnard ». Plutôt que de combattre sur deux fronts, les administrateurs girondins se soumettent aux représentants en mission, délégués par l’Assemblée nationale : les bourgeois montagnards et girondins vont organiser ensemble l’expédition de police dans les trois cantons grévistes. Une colonne de cavaliers, de gendarmes et de volontaires, canon en tête, quitte Auch en direction du sud. Une seconde colonne quitte Tarbes et se dirige sur Auch en traversant la même zone. Désorientés par l’attitude des Montagnards en qui ils plaçaient leurs espoirs, intimidés par les mouvements de troupe, les métayers laissent arrêter quelques-uns d’entre eux.

Ces mesures de répression sont suivies d’un effort de propagande : comme dans les Landes et en Dordogne, l’administration diffuse une proclamation aux métayers qui doit être lue et commentée en gascon par le maire ou le curé à l’issue de la messe. Elle se résume facilement : « Point de difficulté que la dîme n’appartienne au propriétaire. »

Issue politique et élargissement des revendications

Les Montagnards, tout d’abord spontanément solidaires des autres propriétaires dans la répression du mouvement des métayers, ressentirent par la suite le besoin de consolider leurs positions sur le plan politique. Plus ils se heurtaient au sabotage des notables, plus ils étaient conduits à rechercher l’appui des paysans pauvres.

Dans le Gers, c’est le député landais Dartigoyete qui fut chargé de faire exécuter la politique de défense nationale : réquisitions, taxation, recrutement. Mais il eut beau purger les administrations, il manquait à la Montagne un allié capable, tels les sans-culottes des villes, de faire respecter les décrets à la pointe de ses piques. Fin septembre, Dartigoyete se rend à son tour dans le Sud, procède à l’épuration des autorités et se livre à une véritable enquête ; il rencontre des groupes de paysans, discute avec eux dans leur langue et analyse les raisons de la défaite des Girondins. Il conclut à la nécessité de briser la domination des maîtres sur les métayers là où elle subsiste en soutenant les revendications de dîme : « J’ai eu l’occasion de remarquer que cette portion des citoyens ne fera cause commune avec les sans-culottes et n’abandonnera les aristocrates [11] qu’autant qu’elle trouvera avantage dans l’impôt et la dîme. » Dans son rapport, il se fait l’avocat de la revendication métayère : que l’on annule la loi qui donne la dîme au propriétaire.

S’ils avaient été seuls à mener cette action, les métayers gersois n’auraient rien obtenu du Comité de salut public. Mais durant l’été 1793, partout en France, les paysans exigèrent et obtinrent l’abolition réelle des droits seigneuriaux ; dans les pays de métayage, les paysans armés se refusèrent à faire la différence entre les droits possédés par les féodaux et ceux appropriés par les bourgeois. Devant la situation quasi insurrectionnelle des métayers en Charentes et en Dordogne, le représentant Roux-Fazillac convoqua à Angoulême un congrès des comités de surveillance qui s’étaient créés durant l’été dans les deux départements. Étant donné l’ampleur des refus, le congrès ne put que proclamer l’abolition des dîmes et rentes levées par les propriétaires à la place des féodaux. Cette « initiative » décida le Comité de salut public à faire voter par l’Assemblée, le 1er Brumaire au II (22 octobre 1793), une loi générale allant dans le même sens (cf. Annexe III).

Les bourgeois montagnards venaient de mettre le doigt dans un dangereux engrenage. En effet l’appropriation ne bénéficiait pas seulement aux grands propriétaires fonciers, mais à tous ceux qui, quelle que soit la dimension de leurs métairies, tiraient profit de la dîme. En « protégeant » les métayers, on freinait donc la concentration de la rente foncière et son augmentation au profit des propriétaires. Par ailleurs, en 1793, le mouvement métayer était en pleine évolution.

Réclamant le partage de la dîme par moitié, les métayers découvraient qu’ils étaient tous d’accord pour exploiter les terres louées avec un bail rigoureux à mi-fruit, moitié-moitié. Pour se protéger du chantage à l’embauche et du salariat de fait que leur imposaient les maîtres, ils cherchèrent à obtenir, plus ou moins nettement selon les régions, un statut fixe du métayage, assorti d’une surveillance efficace. Leur position sur ce point est clairement définie par la Société des Amis de la Liberté et de l’Équité de Belvédère (ci-devant Mont-Saint-Vincent) dans la Saône-et-Loire, le 25 Nivôse an II : « … tout fermier qui exigera d’un métayer plus de la moitié du profit et de l’impôt foncier de la métairie sera considéré comme suspect et traité comme tel. » (Ce qui signifie le séquestre sur les biens du suspect et la réclusion.) Le texte le plus complet qui soit parvenu jusqu’à nous sur les revendications métayères, est une pétition datée de 1794, à peu près anonyme : « … ils [les maîtres] prétendent que ce sont eux qui nous nourrissent parce que nous cultivons leurs terres ; nous dirions avec plus de vérité que c’est nous qui les nourrissons parce que leurs terres ne produisent rien que par notre travail… » [12](cf. Annexe IV).

Cependant, pour la bourgeoisie, le respect de la « liberté » des contrats était fondamental : dès 1790, une loi avait déclaré ennemis de la Constitution ceux qui pourraient réclamer des « règlements quelconques […] sur le prix et la durée des baux et les droits sacrés de la propriété ». La loi même du 1er Brumaire, qui prétendait abolir les dîmes bourgeoises, précisait néanmoins dans son paragraphe 4 que le contrat de métayage demeurait parfaitement libre, que le maître pouvait imposer les conditions de son choix ; seule restriction, la dîme ne pourrait être perçue à part du reste.

Si limitée fût-elle, la loi du 1er Brumaire fut un encouragement au mouvement des métayers et donc un danger pour les propriétaires fonciers : elle « s’égara » dans les bureaux. En Frimaire, elle n’était toujours pas parvenue aux représentants en mission dans le Sud-Ouest ; ceux-ci rédigèrent en hâte une proclamation pour informer les habitants de leurs neuf départements sur la mesure que l’Assemblée venait de décider en faveur des métayers. L’affiche parvint dans bien peu de villages, signe que même épurées les administrations restaient aux mains des riches. Le 13 août 1794 par exemple, lorsque des métayers rassemblés à Montréal-du-Gers dictèrent à Bourdens, commissaire, une lettre à l’Assemblée pour réclamer la demi-dîme, visiblement personne n’avait pris connaissance de la loi qui l’accordait.

Un tel sabotage n’empêcha pourtant pas le mouvement de s’étendre durant l’été 1794, comme l’indique cette lettre de Druilhet, négociant à Auch et propriétaire, adressée à Merlin de Douai, Conventionnel : « … depuis qu’on abolit les dîmes je dimai tous les ans sur mon bien, et l’année dernière ; pour cette année je n’ai pas osé le proposer à mon métayer parce qu’il est aussi monté que les autres et pour les forcer à payer, la Convention doit donner des ordres […] et si la Convention n’y met pas ordre à bonne heure, la justice ne sera pas maître de ces paysans qui s’entendent […] Si vous les voyiez, vous seriez étonnés de leur fierté et arrogance […] Je vous marque le refus des métayers de tout ce pays… » [13] (cf. Annexe V).

La bourgeoisie héritière de la féodalité

La bourgeoisie ne pouvait accepter ce qui se préparait. Même si les Montagnards s’étaient depuis plusieurs mois engagés dans la répression du mouvement populaire urbain, ils apparaissaient comme de dangereux agitateurs… À Paris, le coup d’État du 9 Thermidor (27 juillet 1794) balaya leurs dirigeants : la bourgeoisie refaisait son unité.

Un mois plus tard, le nouveau Comité de salut public se décida à réglementer le métayage… mais en faveur des propriétaires : garanties pour le capital fixe des métairies, interdiction aux travailleurs de terre de quitter une métairie sans entrer immédiatement dans une autre, droit pour les municipalités des cantons de réquisitionner les ouvriers agricoles et les métayers (sous peine de départ à l’armée dans les trois jours), droit enfin de juger sans appel toutes les contestations sur ces sujets. On plaça les travailleurs de terre sous la dictature vigilante des notables.

Privés de leurs récents alliés, les métayers n’en continuèrent pas moins à résister, pied à pied, pendant des années : « … inutilement fait appeler devant nous untel, métayer à tel endroit […] d’où il ressort qu’il est redevable du1/10e de tous les fruits… », notent les juges… quand ils notent car, pour l’an II, le juge de paix de Mirande se vante d’avoir jugé sans appel ni aucune écriture plus de 5 000 procès. Les métayers continuèrent également d’envoyer des pétitions, mais de moins en moins ; ils avaient perdu confiance dans l’Assemblée révolutionnaire et surtout trouvaient difficilement des gens sûrs capables de mettre par écrit et en français leurs revendications ; en Fructidor an III, trois métayers condamnés (illégalement) par le tribunal de Lectoure durent « passer les limites du département » pour trouver quelqu’un qui leur servit de scribe.

Au fur et à mesure que la guerre vidait les campagnes des travailleurs les plus jeunes, les maîtres s’enhardissaient pour « faire supporter aux pères non seulement toutes sortes d’humiliations et vexations, mais encore des injustices ». La loi du 1er Brumaire fut délibérément ignorée par les autorités. Elle sera d’ailleurs finalement annulée en 1796.

Malgré tout, le mouvement métayer gersois ne soutint pas les royalistes. Les luttes contre le clergé et ses dîmes avaient été trop intenses pour que l’action anti-bourgeoise des métayers les menât, comme ce fut le cas pour les paysans de l’Ouest [14], jusqu’à l’insurrection contre-révolutionnaire. Le fossé qui les séparait des ecclésiastiques les empêcha même, au contraire par exemple de ce qu’il advint dans le canton d’Issy-l’Évêque en Saône-et-Loire, de mettre à leur tête un curé de village sincèrement rallié à la Révolution. Les métayers restèrent autant que possible républicains. Ils participèrent très nombreux à la répression des mouvements royalistes, mais les autorités eurent soin de les faire désarmer sitôt les insurgés dispersés.

Et les dîmes seront perçues

En 1800, les revenus des propriétaires de métairies sont au point le plus haut dans l’histoire. En s’attribuant la dîme et d’autres droits féodaux, ils ont rendu possible pour plusieurs dizaines d’années une exploitation féroce des travailleurs de terre. L’échec du mouvement révolutionnaire d’émancipation et ses conséquences vont, entre autres causes, conditionner les paysans à devenir propriétaires avant tout et, pour protéger cette propriété, à restreindre les naissances.

Le métayage « libre » depuis la Révolution est une cause importante de l’exode rural ; dès le début du XIXe siècle, les paysans quittent la Gascogne, cherchant ailleurs un moyen de subsistance.

Sur place, après la Révolution, les propriétaires fonciers imposent aux travailleurs de terre leur domination absolue, y compris la discipline de vote. La figure de Jacquou-le-Croquant symbolise le métayer surexploité du XIXe siècle, que ce soit en Périgord ou en Gascogne. Lorsque la grande propriété se décompose en petites exploitations de faire-valoir direct (les métayers rachetant leur outil de travail), on voit resurgir, à la fin du XIXe siècle, la double hostilité au clergé d’une part, à la grande bourgeoisie de l’autre : les campagnes du Sud-Ouest deviennent des bastions électoraux de la gauche.

Mais en 1940, le mot « dîme » désigne encore en Armagnac ce que le propriétaire est en droit d’exiger du métayer en sus de sa moitié. En 1946, l’assemblée issue de la Résistance vote un statut du métayage qui, de nos jours encore, n’est pas toujours appliqué.

Les métayers de la Révolution, héritiers de trois siècles de luttes antiféodales, en résistant à leurs maîtres ne défendaient rien d’autre qu’un salaire déguisé ; leur combat tendait par là à rejoindre celui de la classe ouvrière en formation que la plupart de leurs enfants allaient bientôt rejoindre.


ANNEXES

I. Menaces de damnation

En 1743 l’archevêque d’Auch signe le nouveau catéchisme qui sera enseigné aux petits enfants par tous les curés du diocèse.

Commandements de l’Église :
  • n° 7 Hors le temps noce ne fera
  • n° 8 Payant les dîmes justement
Commentaire :
  • « Est-on obligé d’accomplir tous ses commandements ? »
  • « Oui, sous peine de péché »
  • « Comment l’Église punit-elle quelquefois ceux qui se révoltent contre ses lois ? »
  • « Elle les retranche de son corps, c’est ce que l’on appelle excommunication. »
Commandements de Dieu :
  • n° 7 Le bien d’autrui ne prendras
  • n° 10 Les biens d’autrui ne convoiteras
Explication :

« Par usurpation, comme ceux qui font des chicanes, de mauvais procès ou des compensations injustes, […] ne pas payer la dîme à qui on la doit. »

II. Un crime !

À la suite d’un conflit de dîme, la communauté de Loubersan est en procès avec son curé, accusé d’avoir fait pression à la confession sur les refusants. Le curé fait imprimer en 1778 un mémoire contre les habitants dans lequel il les accuse du « crime de révélation » (du secret de la confession) ; mais le typographe qui composé le texte laissé passer qu’on les accuse du « crime de révolution »... Erreur ?

III. Loi du 1er Brumaire an II

La Convention Nationale… décrète ce qui suit

Article premier

Il est défendu à tous propriétaires ou fermiers non cultivateurs dont les métayers, colons ou fermiers cultivateurs exploitent sans baux, ou en vertu de baux postérieurs aux décrets portant suppression des droits ci-après dénommés d’exiger ni recevoir d’eux soit en nature soit en équivalent aucun droit de.dîme agrier rentes seigneuriales ou autres redevances, soit ecclésiastiques soit féodales ou censuelles en fruits denrées ou argent, sous quelque dénomination qu’elle soit connue, et ce nonobstant toutes stipulations qui demeurent nulles comme tendant à faire revivre un régime justement exécré de tous les français. […]

Article quatrième [et dernier]

Il n’est pas préjudicié, par le présent décret à la faculté qu’ont les propriétaires, fermiers colons et métayers de faire entre eux, de gré à gré tontes les conventions qu’ils jugent à propos, soit pour le partage des fruits, soit pour l’acquittement des impositions, pourvu toutefois que ces conventions ne tiennent en rien, ni par les dénominations ni par les effets aux droits mentionnés au premier article.

IV. Pétition de métayers (début 1794)

… Avant la Révolution nous donnions la dîme aux prêtres ou aux seigneurs, aujourd’hui nous la donnons aux propriétaires : nous payions la taille à l’État, nous la payons aux propriétaires, et nous payons encore l’impôt mobilier : nous avons donc, législateurs, un impôt de plus qu’autrefois. […]

Législateurs nous réclamons les droits de l’homme, nous sommes nés libres, nous tenons de la nature le droit de travailler et de vivre du produit de notre travail ; cette propriété est au moins aussi sacrée que celle des propriétaires qu’ils tiennent de la loi.

Ils prétendent que ce sont eux qui nous nourrissent parce que nous cultivons leurs terres, nous dirions avec plus de vérité que c’est nous qui les nourrissons parce que leurs terres ne produisent rien que par notre travail ;[…]

Veulent-ils donc déjà se mettre à la place des tyrans dont la Révolution nous a délivrés ?

Veulent-ils à leur exemple ne payer aucun impôt pour que, sur le prix de notre travail, nous seuls les payons tous ?

Croient-ils donc que tout le bénéfice de la Révolution leur appartient ?[…]

Permettez-nous encore, législateurs, de soumettre une question importante pour nous à vos décisions. Les propriétés imposent-elles des obligations aux propriétaires ?

Les pauvres n’ont consenti qu’il y eut des riches, a dit J.-J. Rousseau qu’à condition que les riches auraient soin des pauvres ; nous disons dans les mêmes principes que ceux qui sont sans propriété n’ont consenti qu’il y eut des propriétaires qu’à condition qu’ils cultiveraient ou feraient cultiver leurs terres et que tous vivraient de leurs fruits. […] Le pain est cher dans toute la France, déjà nous tirons des subsistances de l’étranger et la moitié des terres de la République ne sont pas ou sont mal cultivées.

Chaque jour les propriétaires diminuent le salaire des métayers, ce qui les force à quitter le labourage pour embrasser une autre profession, et jusqu’à l’état même de domesticité qui leur offre plus de douceur ; il ne reste pour cultiver les terres que les hommes incapables de faire un autre métier, on leur impose des conditions ruineuses, auxquelles ils se soumettent pour ne pas mourir de faim, et voilà quel est le sort des métayers dans presque toute l’étendue de la République.

La loi doit-elle dédaigner de venir à leur secours et les citoyens qui n’ont point de propriété doivent-ils se reposer entièrement du soin de leur subsistance sur les propriétaires, qui n’ont pas les mêmes intérêts qu’eux ? Doivent-ils permettre que les propriétaires seuls dictent la loi aux métayers pour la culture des terres et n’en fassent cultiver que ce qui leur plaît ?

Non sans doute ! Les conventions qui intéressent un tiers ne doivent pas se faire du consentement seul des deux… et quand ce tiers est la Nation entière, il est bien étrange que le propriétaire puisse faire cultiver ses terres arbitrairement comme il lui plaît et traiter son métayer comme il veut sans que la loi puisse rien lui prescrire. Il peut donc aussi sans le consentement de la loi laisser toutes ses terres en friche, les convertir en forêts, les peupler d’animaux nuisibles ou inutiles et ne nourrir que des bêtes fauves, au lieu-d’humains.

Il peut assujettir son métayer à n’avoir pour prix de son travail que la nourriture et le vêtement, à dépendre de lui comme le serviteur de son maître et réduire ainsi à l’état de domesticité et de servitude la moitié des citoyens français ; il peut réduire son métayer même à la mendicité en le chassant arbitrairement de son fond, en l’empêchant de cultiver !

Telles sont les conséquences qui découlent de la manière que les propriétaires peuvent jouir de leurs biens comme ils veulent.

Ce système était celui des tyrans dont la Révolution nous a délivrés ; ils ne voulaient nourrir que des esclaves ou des bêtes fauves ; des républicains doivent avoir un système bien opposé ; les terres ne doivent plus être cultivées que par des hommes libres ; les propriétaires ne doivent plus faire arbitrairement la loi aux métayers ni pour la récompense de leurs travaux, ni pour leur logement et la durée de leurs baux, mais la loi tenant la balance doit seule établir entr’eux une sainte égalité…

La pétition se termine alors par une proposition de décret prévoyant l’obligation de passer les baux par écrit et surtout fixant comme part minimum du métayer la moitié de la récolte, ce qui aurait donné naissance à un véritable statut réglementant le métayage ; un tel statut était si complètement opposé aux intérêts de la bourgeoisie foncière qu’il ne sera accordé qu’un siècle et demi plus tard, en 1946.

V. Lettre de Druilhet à Merlin de Douai (17 Thermidor an III)

Citoyen,

J’ay trouvé dans les nouvelles que vous aviez fait un rapport touchant la dîme ou le dixième que le propriétaire doit prendre sur son bien puisqu’il est obligé de payer en seul toutes les impositions que les districts es municipalités le cotiset et que les bordiers fermiers ou colons n’y sont pas assujetty, cela est bien fort qu’un metre soit assujetty à payer tout l’impôt et qu’il ne puisse sortir de son bien, soit bled avoine orge secle quoy que se qu’il s’y ramasse en légumage et vins et fruits et qu’un bordier ais la moitié sans paier un liard à la Nation, au bous de la présente vous y verrez ce que vous avez fait décréter.

Qui aurès prévu qu’il fallud faire des réserves sur les actes de bail pour prendre le dixième dans les champs, ou au sol ou grenier avant les bordiers, combien de personnes ont léssé aux bordiers leur bien sans passer d’acte, je suis dans ce cas.

Il y a dix ou douze ans que j’ay mis dans mon bien un bordier pour travailler mon bien lequel bordier en entrant ne voulut pas passer d’acte, je les lessé et pour lors on payés aux champs la dîme, dîme qui a été supprimée. Et les bordiers ne voulet pas payer aux mètres, ils aimet plus tal plaider, malgré les jugements de condamnation ils ne voulet pas payer sa prouve le peu de respect qu’ils portes aux décrets. À présent ils continuent, ils ne veullent pas avoir égard à ce qui est écrit au bous de la présente. Pour moy je vous certifie que depuis qu’on abolit les dîmes je dimai tous les ans sur mon bien et l’année dernière ; pour cette année je n’ai pas ozé le propozer à mondit bordier parce qu’il est aussi monté que les autres ; et pour les forcer à payer la Convention doit donner des ordres aux districts de forcer les bordiers à respecter les décrets de la Convention sous des paines que la Convention le jugera à propos, et sy la Convention ny mès pas ordre à bon heurre la justice ne sera pas mètre de ces paisans qui s’entendent es presque tout es pour eux jusqu’au charroi, es dans son tems s’ils continuent ils remplasseront les nobles, sy vous les voyès vous sériés étonés de leur fierté et arrogance de ne rien payer à la Nation.

La Convention peut bien mètre à bon heure ordre à tous ces abus qui s’augmenteres si l’on ny prenet pas garde, es je suis bien persuadé que vous voudres faire favoriser les mètres des biens pour les aider à payer les impôts dont ils sons chargés, la Convention est fort juste elle est juste au bien du peuple et à favoriser les propriétaires des biens pour qu’ils les fassent travailler pour recueillir de bonnes récoltes.

Je vous observes aussi lorsqu’il faut faire terrer le bien, le bordier appelle le mètre pour fournir des ouvriers pour y faire travailler, vous voyes qu’il est obligé de payer, et d’un autre payes les impositions, jugés ce qui reste au mètre, le bordier est plus heureux il a la moitié sans être obligé à payer.

Je suis avec fraternité […]

Je vous marque le refus des bordiers de tout ce pais, vous êtes le mètre de faire comme vous le jugerez à propos, je nay rien à dire.

Je ne suis pas riche, es je suis chargé d’une nombreuse famille.

J’ay besoin pour vivre d’économiser, mon bordier est plus heureux que moy, puisqu’il ne paye rien.

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Notes

[1Le texte de cet article s’appuie sur le mémoire d’une maîtrise dirigée par le professeur R. Mandron : Martine Muller et Serge Aberdam, « Conflits de dîmes et révolution en Gascogne gersoise (1750-1800) », Paris X-Nanterre, 1972, 500 p. multigr.
Cette recherche a été facilitée par les travaux de M. Pierre Ferai, proviseur du lycée de Saies de Salat et membre de la Société archéologique et historique du Gers.
Les archives consultées sont les suivantes :

  • Arch. nat. : Ancien Régime, G 8 (Agence générale du clergé) ; K 883 (Mémoires de l’archevêque d’Auch). Période révolutionnaire, Comités des Assemblées, D III, IV, VI, XIV, XIX, XL ; Versements des administrations, F X, XI, XIX et Comité de salut public AF IX ; Correspondance de la division criminelle du ministère de la Justice BE XVI.
  • Arch. dép. du Gers, 32 : Ancien Régime, séries B (justices), C (intendance), E (villes et communautés) ; sous-séries III E (notaires), G (archives ecclésiastiques) ; période révolutionnaire, L ; III L (justices de paix).

[2Peut-être 300 000 habitants contre moins de 180 000 aujourd’hui.

[3Il a fallu pour cet article simplifier le vocabulaire ; il est relativement rare que les textes appellent les métayers par ce nom. La multiplicité des termes les désignant témoigne de leur éparpillement. Métayer se dit : bordier (bourdier) ; faysandier ; granger ; locatier et même « laboureur » Le terme légal le plus fréquent est « colon » ou « colon partiaire », qui a l’avantage de ne pas préciser l’importance de la « part », alors que, en langue d’oc, métayer (meita) désigne celui qui partage par moitié (cf. infra). Dans les contrats, le métayer se dit « preneur » ; le propriétaire (ou « proprieterre ») non exploitant est le « maître » ou le « bailleur ». Dans les textes gascons de la période révolutionnaire, le propriétaire qui ne cultive pas est désigné par le terme « cultivateur ».

[4Cf. Voltaire, Dictionnaire philosophique, art. « Curé », 1764.

[5E. Le Roy Laburie, Les paysans de Languedoc, Paris-La Haye, Mouton, 1966, 2 vol., 1034 p. (« Civilisations et sociétés », 42).

[6Nous ne reviendrons pas ici sur la fraude des décimables décrite, poor la région de Lyon, par M.-T. LORCIN, « Un musée imaginaire de la ruse paysanne : la fraude des décimables du XIVe au XVIIIe siècle dans la région lyonnaise », Études rurales, 1973, 51, juil.-sept., pp. 112-124.

[7Cf. B. Porchnev, Les soulèvements populaires en France au XVIIe siècle, Paris, Flammarion, 1972, pp. 134 sq.

[8Arch. nat., K 883. Mémoires de l’archevêque d’Auch, 1784.

[9Ibid

[10Cf. G. Lefèvre, La Grande Peur de 1789, Paris, A. Colin, 1970, 280 p.

[11Que Dartigoyete définit ainsi : « J’entends par ce mot non seulement les ci-devant mais les Messieurs campagnards qui dans l’ancien régime formaient une bourgeoisie bâtarde et servent maintenant le fanatisme et la contre-révolution. »

[12Extrait d’une pétition de métayers probablement de Musy-l’Évêque (Aube) adressée à la Convention au début de 1794. Signée Ledey et Godelin, métayers, elle a été écrite par une tierce personne. Cf. Arch. nat., 1F10, carton 320. Citée en partie par G. Lefèyre dans Questions agraires au temps de la Terreur, Paris, Imprimerie Nationale, 1932.

[13Arch. nat., D III 94.

[14Cf. P. Bois, Paysans de l’Ouest, Paris, Flammarion, 1971, 384 p. (« Science-Flammarion »).

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Mis à jour le lundi 11 décembre 2017