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Soumaya Naâmane Guessous sur l’homosexualité dans le monde arabe

Soumaya Naâmane Guessous est sociologue, professeur à l’Université Hassan II Casablanca, experte-consultante internationale, journaliste, chroniqueur (magazine illi), et écrivaine francophone.
Engagée dans la défense des droits des femmes, de la protection de mineurs et des droits de la communauté marocaine à l’étranger et de la paix, elle brise les tabous les plus tenaces depuis les années 80, notamment à travers ses écrits : Au-delà de toute pudeur (Best Seller sur la sexualité) en 1988, L’émigration clandestine des mineurs non accompagnés en 2006, Les femmes dans le Maroc d’hier et d’aujourd’hui, chroniques sur l’évolution des mentalités et des pratiques début 2015, et en cours de rédaction Le viol conjugal : à pénaliser, co-écrit avec Dr chakib GUESSOUS.
Soumaya Naâmane Guessous a reçu plusieurs distinctions pour son engagement et son œuvre. Elle fût nommée Chevalier de la Légion d’Honneur par le Président de la République Française en 2005, reçu le Prix de l’Académie française Arts-Sciences-Lettres et le Wissam Alaouite du Mérite National de l’Ordre de Commandeur en 2009, le Prix de la Communauté et de la Famille du Rotary Club International, la Médaille du Printemps des Femmes de l’ESPOD, le Prix Naji Naaman d’excellence pour son œuvre complète au Liban en 2007…

Nos compatriotes viennent de découvrir l’homosexualité , qu’ils lient à la modernité et son libertinage. Ils en sont certains : le mal vient de l’occident et de ses populations sans valeurs.

23 octobre 2015

Les chaînes satellitaires et Internet véhiculent des informations sur les différentes sociétés ; informations qui étaient inaccessibles auparavant ou qui mettaient des années à nous parvenir. Manque de discernement, étroitesse d’esprit, obscurantisme… les esprits s’échauffent !

L’homosexualité serait importée d’un Occident qui veut la perte des musulmans. La thèse du complot est lancée. D’où la violence chez ceux qui veulent défendre la pureté de leur identité, car il faut rester vigilant, combattre le mal. La religion telle qu’elle est enseignée et expliquée dans les médias et les mosquées est loin de la tolérance prônée par l’islam. Les cours d’histoire des Arabes et des musulmans subliment notre passé en lui prêtant une pureté absolue. Or, Dieu a créé des humains imparfaits ! Le fondamentalisme se fonde sur le retour de la pureté du temps du Prophète.

L’homosexualité, acceptée, refusée, refoulée, condamnée ou légitimée a toujours existé. Il suffit de se plonger dans l’histoire. Dans les sociétés où les femmes étaient séparées des hommes, l’initiation à la sexualité s’exerçait entre adolescents. La bisexualité est beaucoup plus répandue qu’on le pense. Elle se vit en secret, même par des hommes mariés ayant des enfants...
Il ne s’agit pas ici de faire l’apologie de l’homosexualité, mais d’être dans la justesse. Ses traces existent depuis les écrits grecs jusqu’à ceux des Arabes et des musulmans. Chez les Arabes, l’homosexualité n’a pas toujours été condamnée. Certains des plus grands auteurs ont laissé des écrits au travers desquels ils s’exprimaient librement. Leurs livres sont encore étudiés à travers le monde et dans le monde arabe.

Homosexualité chez les arabes

Dans la littérature musulmane mystique, l’amour platonique entre hommes est très présent. De nombreux religieux ont écrit des histoires et des poèmes célébrant l’homosexualité, sans gêne. Ibn Hazm (juriste, théologien rigoureux du 10e siècle), dans Le Collier de la Colombe, cite des amours homosexuels sans aucun jugement. Il s’agit de relations chastes lui permettant, par des anecdotes et par la poésie, de décrire les tourments de l’amoureux et ses fantasmes.

Certains auteurs rapportent que les poèmes vantant cet amour platonique étaient davantage motivés par la beauté du verbe et de la poésie que par la recherche d’un plaisir homosexuel. Un des premiers textes littéraires en arabe traitant de l’homosexualité est Éphèbes et Courtisanes d’Al-Jahiz, traduit par M. Kabbal : un dialogue entre deux hommes sur leurs préférences sexuelles où l’un expose les raisons de son amour pour les jeunes garçons, et l’autre sa passion pour les femmes. Al ghoulame, mot persan signifiant serveur, jeune ou esclave, éphèbe, adolescent est très présent dans les sociétés arabes et musulmanes et a nourri bien des fantasmes et comblé les hommes. Al ghoulame, adolescent ou pubère, est sublimé dans la littérature. Il n’est pas impérativement homosexuel, mais sa jeunesse et l’intense vigueur de sa puberté en fait un partenaire de rêve. La crainte des hommes a toujours été la perte de la virilité par le vieillissement. Selon la gérocomie, ils croyaient que l’union physique avec un corps jeune revitalisait la virilité. Les eunuques, esclaves castrés au service des femmes, ont été les amants des maîtres, ainsi que les jeunes esclaves.

La passion pour les éphèbes serait justifiée par le Coran. Ibn Aktham, grand magistrat surnommé « le génie de la théologie musulmane » (7e et 8e siècles) et connu pour son homosexualité, justifiait ainsi son penchant pour les garçons : « Pourquoi ne pas désirer sur terre ce que Dieu nous réserve au paradis ? » Argument tiré de la sourate at-tur décrivant le paradis : « Là, ils se passeront les uns les autres une coupe qui ne provoquera ni vanité ni incrimination. Et parmi eux circuleront des garçons à leur service, pareils à des perles bien conservées. »

Selon la littérature et les textes d’histoire arabes, l’homosexualité était courante même chez certains califes, chefs politiques et religieux. Aboû Nouwâs (8e siècle), poète de la cour du calife Hâroun ar-Rachîd et ensuite de son fils Al-Amîn, avait un amour particulier pour les serveurs.

Al-Amîn a régné du Maghreb à la Chine. Il affichait sa passion pour des esclaves mâles dans des poèmes enflammés : « Kawthar est ma religion et ma vie, ma maladie et mon médecin. Bien injuste est celui qui blâme un cœur pour son amour ». Selon Assayouty (15e), grand théologien malékite, le calife Al-Moâtassim avait « un mignon d’une beauté exceptionnelle qui s’appelait Ajib, et dont il était follement amoureux ».

Dans Les délices des coeurs par les perceptions des cinq sens, Tîfâchî (8e siècle), célèbre géologue et musicologue berbère, traite des relations hétérosexuelles et homosexuelles sans cacher son penchant pour ces dernières. Au 14e siècle, Ibn Kathir, théologien et juriste, affirmait que l’homosexualité concernait la majorité « des rois et des princes, mais aussi les commerçants, les gens ordinaires, les écrivains, les oulémas et les juges (…) ». Selon al-Maqrîzî (15ème siècle), « l’homosexualité était si répandue que les femmes devaient s’habiller en hommes pour avoir grâce aux yeux de leurs prétendants ». Au Maroc, l’homosexualité a toujours existé, décrite depuis des siècles dans de multiples ouvrages arabes et occidentaux.

Le saphisme, bien moins abordé dans les écrits

Les lesbiennes sont nommées sihakyate en arabe classique et hakkakate ou lahhassate, en dialecte marocain. Comment ne pas imaginer ces pratiques dans des harems et tous les espaces réservées exclusivement à la gent féminine ! Les femmes, analphabètes, recluses, n’avaient pas accès à la poésie et ne se vantaient pas de leurs exploits sexuels. Aujourd’hui encore, dans notre société, quand on parle d’homosexualité, on vise les hommes. Les femmes ne s’affichent pas, par crainte des représailles et d’être damnées par leur famille. Si l’homosexualité masculine a suscité des protestations de la part de certains religieux et penseurs à travers l’histoire, son homologue féminine est rarement traitée. Masculine, elle est assimilée à la fornication. La pénétration par l’anus la rend condamnable.

Au Maroc, l’homophobie n’existait pas

Les homosexuels n’étaient pas jugés par leur famille. On les considérait comme des êtres différents mais nul ne s’octroyait le droit de les condamner. Dans les cérémonies, parmi les femmes, on pouvait voir un homme habillé en caftan, s’adonnant à une danse féminine. On pouvait les voir sur des charrettes, dansant sous la mélodie des musiciens accompagnant le trousseau de la mariée ou des cadeaux. Bouchaïb El Bidaoui, célèbre chanteur du 20e siècle, était homo sans avoir été inquiété. De nombreux homosexuels, à l’aspect non efféminé, étaient « détectés » par leur entourage. « J’ai été un grand sportif, mon allure était virile. Mon entourage a fini par découvrir ma vraie nature. Personne ne m’en a jamais parlé, même si ma mère me harcelait pour que je me marie », témoigne Mustafa, 72 ans. Certains ont en effet été poussés au mariage, ont eu des enfants tout en étant bisexuels. On disait d’un père de famille respectable qui allait avec les garçons que c’était un homosexuel contraint au mariage ou un hétérosexuel à la recherche d’un plaisir développé à l’adolescence. L’homosexualité se vivait dans la discrétion. Aujourd’hui, à l’ère du fondamentalisme, chaque personne se sent investie d’une mission divine, celle de corriger ce qui n’est pas conforme à la religion, à la morale, à la culture, aux traditions… Malheur à celui qui sort des normes ! Taghyir al-munkar (pourchasser le mal) tel qu’il a été édicté dans le Coran est encouragé dans les mosquées, le discours religieux, l’enseignement…

Cette recommandation légitime tout comportement agressif à l’égard des autres, et surtout des femmes, considérées comme source de mal. Agresser une femme dans la rue dont la tenue est considérée comme inappropriée est un acte de foi pour maintenir l’ordre. Persécuter un homosexuel, c’est protéger l’islam de la turpitude. Mais al-munkar n’est pas compris comme toute déviance du croyant-citoyen. Brûler un feu rouge, vendre des produits avariés ou des drogues, ne pas tenir ses promesses, mentir, voler, corrompre et être corrompu, être adultère, harceler les femmes, sont exclus d’almunkar. L’islam se base sur deux éléments : la piété, relation directe avec Dieu, et le comportement du croyant dans la communauté, ainsi que ses relations aux autres, qu’ils soient musulmans ou non. Mais les intolérants ne retiennent de la religion que la prière et le jeûne. L’éthique, le civisme et autres valeurs rapportés par le Coran sont négligés. Si les Marocains mettaient autant de zèle à pourchasser le mal qui affecte le civisme et la discipline, nous vivrions dans la sérénité totale.

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le Maroc moderne devient intolérant ! Les homophobes pensent qu’un homme ou une femme se réveille un jour et se dit : « Tiens, et si je devenais homo, pour changer ? » Dans le Maroc traditionnel, les gens disaient : « C’est Dieu qui les a créés ainsi. » Il fallait accepter la volonté divine et essayer, sans violence, d’aider ces êtres différents à changer. À défaut, on les laissait tranquilles. Aujourd’hui, on pense que c’est un choix individuel. Homosexualité équivaut à prostitution, perversion, pédophilie… Wahid, fqih, a un avis bien tranché sur la question : « Il faut les brûler. C’est le plus grand péché. » Et lorsque j’émets l’éventualité que son fils puisse être concerné, il se met en colère : « Dieu m’en protège. Je le guérirai. » Il refuse de me dire comment !

L’homosexualité, une maladie ? Présentée ainsi, elle est mieux acceptée. Les familles consultent des fqihs, des guérisseurs, des sorciers, mais ne rejettent pas leurs fils. La souffrance des familles peut pousser au recours à la médecine. Il suffit de surfer sur la Toile pour voir l’abondance des offres de guérison par la thérapie ou l’accompagnement psychologique.

Certains se réfugient dans la religion. C’est le cas d’Habib, 42 ans : « J’ai tout essayé : l’abstinence, la prière, le jeûne, la lecture du Coran, les talismans. Je me déteste, je veux me suicider, mais je manque de courage. J’ai peur de Dieu. Dieu me pardonne. Je vis dans la peur que quelqu’un en informe ma famille, d’être emprisonné… » En Mauritanie, au Nigeria, au Soudan, en Somalie, en Arabie Saoudite, en Iran ou au Yémen, l’homosexuel encourt la peine de mort. Au Maroc, la peine est de 6 mois à 3 ans de prison. « J’ai la phobie d’être découvert et traîné dans la boue », avoue M., homme public. À l’ère d’Internet, le scandale est recherché, déniché, diffusé, partagé… Plus de setra ! Les moins intolérants protestent contre l’exhibition de l’homosexualité. Certains jugent que les médias et les actions des homos pour s’imposer risquent d’influencer des jeunes « normaux ». Ainsi, la majorité des homosexuels vit dans la discrétion. D’autres, moins nombreux, s’affichent pour faire changer les mentalités et les lois. Y., 24 ans, en fait partie : « Je suis actif sur la Toile, mais j’ai toujours peur. Depuis qu’on nous traite de mécréants, on risque d’être agressés. Pourtant, je suis pieux. Mon orientation sexuelle ne m’empêche pas d’être musulman. »

Le triste exemple de l’agression de Fès prouve l’émergence d’une sorte de conscience collective qui « pourchasse le mal ». Mais l’État, par la condamnation des agresseurs, a rappelé que nul n’a le droit de faire la loi à sa place. Et nul n’a le droit de se substituer à Dieu.

Voir en ligne : http://www.illionweb.com/blog/lhomo...

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Mis à jour le lundi 11 décembre 2017