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De Kos à Athènes, quelques jours avec les migrants fin octobre 2015

Un témoignage émouvant de Michèle Villanueva, camarade du NPA de l’Aveyron.

Syriens, Irakiens, Afghans arrivés en Turquie, une fois rescapés du dernier écueil du bras de mer entre Bodrum et Kos, quel accueil reçoivent-ils en Grèce, dans l’ile de Kos comme à Athènes ? Un témoignage après quinze jours passés avec eux fin octobre : leurs récits et notre indignation.

De Kos, île grecque du Dodécanèse, à Bodrum, ancienne cité d’Halicarnasse, devenue station balnéaire turque très touristique, il y a quelques 25 km franchis en 45 minutes par les bateaux réguliers qui transportent touristes et voisins pour 15 euros un aller-retour.

Les villes aperçues sont toutes blanches, entourées de collines, et bordées de plage. La mer est d’un bleu que les profondeurs assombrissent. J’y plonge mon regard et malgré le temps chaud, j’ai froid car je sais que dans cette eau il y a des corps de migrants, de celles et ceux qui n’ont pas échoué à Kos comme à Bodrum où fut retrouvé le corps du petit Aylan, enfant kurde de 3 ans. Ce n’est ni la première ni la dernière noyade qui a ému fortement, on peut dire dans le monde entier.

L’absurde des frontières et autres murs saute inévitablement aux yeux. Nous ne pouvons ignorer que chaque nuit des familles, des hommes et des femmes vont tenter une traversée hasardeuse avec l’espoir d’attendre l’Europe, contraints de payer au moins 1 000 euros pour chacun.
Le mouvement des migrants est un fait historique dû à une situation internationale complexe, nourrie des guerres, certaines d’une barbarie exceptionnelle, au Moyen-Orient jusqu’en Asie centrale comme en Afrique. Guerres dont les pays dominants comme les USA ont pris leur part en Irak comme en Syrie, mais aussi la France en Afrique. Aussi comment s’étonnerait-on que depuis le début de 2015 soit arrivés en Grèce par la mer 580 125 migrants sur un total de 723 221, et en Italie 140 200 dont 53 % de Syriens, 18 % d’Afghans et 6 % d’Irakiens. En 2014, les chiffres des migrants en Europe avaient déjà triplé avec 274 000 arrivées.

Et comme l’on sait que les réfugiés tentent de survivre au Liban où ils sont plus d’un million, et 2 millions en Turquie, et que la guerre se poursuit en Syrie comme en Irak, on ne peut que comprendre que des familles ne pensent qu’à fuir, la mort, et la misère. Les articles de journaux, les études sur ce sujet, les émissions de télévision comme sur le web, les vidéos, informent mais qui sont individuellement ces migrants.

Á Kos, nous avons pu les rencontrer quelques jours.

Le cadre, ce sont d’abord ces tentes adossés au mur de fortification du fort des chevaliers du XV eme siècle, des toilettes installées différentes pour hommes et femmes, de l’autre côté de la rue qui longe le port à 3/4 m, des canots dégonflés ou éventrés, des gilets de sauvetage abandonnés, un peu plus loin d’autres canots, un bateau échoué. Du linge qui sèche y compris des couches d’enfants.

Des familles, femmes avec enfants de quelques mois à 3/4 ans et plus, ensembles elles attendent assises en groupe devant l’officine qui délivre les laisser passer qui va leur permettre d’atteindre Athènes ; elles sont prioritaires sur les femmes et hommes seuls. Un responsable suisse des HCR , haut commissariat des Nations Unies, informe et gère les entrées dans ce poste de police. Il nous affirme que tous les migrants ont leurs papiers en quelques jours y compris les Africains qui sont là.

Tout près un espace de Médecins sans frontières est installé avec grande tente médicale et de nombreuses tentes de migrants. La solidarité est évidente tant de particuliers que d’association de bénévoles ; ainsi toutes et tous reçoivent largement les vêtements dont ils ont et auront besoin dans leur périple futur. Le matin, un boulanger vient distribuer pains, sandwich, et confiseries. Deux fois par jour, midi et soir, des centaines de repas chauds sont servis. Les enfants sont partout, ils jouent, rient comme s’ils avaient déjà oublié ce qu’ils avaient vécu, et venaient de survivre dans cette mer noire et froide si dangereuse.

Nous avons discuté avec des Pakistanais, des Bengladais, des familles de Syriens, peu avec des Afghans qui ne parlent que leur langue nationale. Pour toutes et tous, la même affirmation, de ne plus pouvoir vivre en Syrie ou au Liban, d’avoir pu échapper à la noyade et l’attente d’arriver en Europe où, parfois, ils ont de la famille ou des connaissances, en Allemagne, au Luxembourg, en Belgique. Tous ont des téléphones portables qu’ils peuvent recharger, et ils suivent la situation dans les différents pays d’Europe centrale.

Actuellement les routes se diversifient ; des Syriens arrivent au Maroc, passant par l’Algérie : ils se pressent à Melilla, utilisant leur relative ressemblance avec la population locale, achètent des passeports.
Même les routes d’Afrique changent. Nous avons rencontré un Camerounais et un congolais. Je pensais qu’ils allaient nous raconter leurs parcours en Afrique comme nous avions entendu en décembre 2013, les migrants le faire après avoir réussi à franchir le triple rideau de fer et de barbelés de Melilla, eux qui avaient circulé mois et années avant d’arriver au Maroc et passé tant de temps dans la colline du Gourougu avant de pouvoir pénétrer à Melilla, ce seuil de l’Espagne.

Les Africains rencontrés à Kos nous expliquent qu’ils sont partis de leur pays en avion pour la Turquie avec un visa obtenu facilement avec argent comptant. Leur plus grande angoisse fut sur cette traversée de Bodrum à Kos, la nuit, sur un canot gonflable surchargé avec un petit moteur vite en panne. Ils ont dû pagayer avec leurs mains vers les lumières de Kos, la seule indication de leur destination qu’on leur avait donnée. Avec eux, une jeune femme venue me disent-ils d’Amérique. Elle parle espagnol, vient de la République dominicaine d’où elle a pu partir avec un visa pour la Turquie.

Ce fut une surprise d’apprendre combien il était facile de se rendre en Turquie avec un visa du pays.

Pour les Africains, francophones, leur destination ne peut être qu’avec ce pays dont ils parlent la langue, et qui a eu tant de liens avec eux, y compris les plus violents.

Ils nous parlent aussi de la solidarité reçue à Kos. Tout près du port, quelques restaurants à touristes, et l’un d’eux qui les acceptent et leur offre de connecter leur téléphone avec des recharges utilisables par tous. Des migrants y partagent aussi de grands plats de spaghettis. Ils sont peu visibles au centre de Kos, toujours discrets.

Les associations bénévoles, nous en avons vu une, allemande avec d’autres européens mais toujours très peu de Français, des ONG prennent aussi en charge les familles, femmes et enfants logés dans deux hôtels. Les migrants payent eux-mêmes leurs chambres mais peuvent aussi être aidés en cas de besoin.

Dès que les migrants ont reçu leurs laissez-passer, ils prennent leurs billets de bateau pour Athènes. Lorsque nous sommes partis de Kos, les migrants étaient au moins aussi nombreux que les voyageurs et touristes sur le bateau.

Nous les retrouvons aussi dans le métro du Pirée vers Athènes.

Face à nous une famille d’Afghans qui ne parle aucune langue européenne qui arrive à nous demander où se trouve Victoria. C’est à la fois une station de métro, et une place d’Athènes. Nous y irons plusieurs jours. Les migrants y débarquent, reçoivent des aides de vêtements, de nourriture, de la population et d’associations comme nous en trouver une de Suisse.Ceux qui ont de l’argent peuvent louer des chambres d’hôtel, les Syriens surtout, en attendant le grand départ sur les routes.

Les passeurs sont très présents proposant des cars avec des tracts en Anglais et surtout en arabe vers la frontière pour la Macédoine. Á Kos des familles nous avaient parlé aussi de Patras pour pouvoir rejoindre l’Italie en évitant la longue route de l’Europe centrale.

Les derniers à quitter Victoria sont les Afghans toujours avec famille aux nombreux bébés et enfants. Avec eux, il est difficile de communiquer sans traducteur.

Nous en retrouverons très nombreux à Galatsi dans un centre de regroupement face au gymnase olympique avec de grands hangars chauffés aménagés avec des tentes ; des bénévoles et des organisations assurent la distribution des vêtements de toutes tailles. En les aidant à trier, j’en trouvais beaucoup de neufs. Dans la grande cour des enfants jouent. Il y a aussi une assistance médicale, et deux repas chauds, plusieurs centaines, sont distribués chaque jour.

Á leur tour, ils quitteront ce centre après quelques jours pour poursuivre leur route vers L’Allemagne et les pays nordiques.

Si nous approchons là une réalité, nous savons qu’elle n’est que partielle.
Ce que nous avons vu et entendu confirme bien les statistiques sur des flux qui ne peuvent que se poursuivent.

Tous ces migrants sont des réfugiés fuyant les horreurs de la guerre, du monde qui fut le leur détruit, de la mort autour d’eux au point de braver, et faire braver à leur famille des trajets terrestres et maritimes des plus difficiles.

Mais partout, loin de ce qui se passe en France, les migrants qui atteignent les côtes et les frontières de l’Europe, reçoivent souvent aide et assistance, compréhension de ce qu’ils vivent.

Ils sont liés à ceux qui sont partis avant eux, échangent avec leur portable, mais aussi avec les passeurs, des routes qui se modifient en fonction des murs dans lesquels certains pays telle la Hongrie s’enferment.

Aucun mur, aucune frontière, aucune mer, ne peuvent empêcher les migrants, réfugiés demandant l’asile, d’arriver en Europe.

Cette Europe dont les pays, les peuples se sont affrontés lors des deux guerres mondiales au XXe siècle connut destructions de pays comme des économies, mais aussi des dictatures sanglantes comme le franquisme en Espagne, le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne. Des populations de ces pays se sont déplacées fuyant la barbarie sous toutes ces formes. Aujourd’hui, combien de Français ont des origines italienne, espagnole ou polonaise. Certains de leurs parents témoignent aujourd’hui, et ils ont plus de 80 ans, de ce qu’ils ont alors vécu, eux aussi sur les routes, et parqués dans des camps plus que rudimentaires connaissant froid et faim. Combien ils se sentent solidaires en ce temps des migrants, réfugiés demandant l’asile, si peu accueillis en France.

Dans les livres scolaires d’Histoire on peut lire qu’après la seconde guerre mondiale, enfin il n’y eut plus de guerre. Balivernes. C’est bien vite oublier les guerres coloniales contre des peuples qui voulaient être indépendants.
Dans « notre » pays, ces mêmes camps ont encore servi contre celles et ceux, et leurs enfants, chassés de chez eux par ces guerres de décolonisation. Et ces pays, dont la Syrie ou l’Irak ou l’Afghanistan, ne subissent-ils pas aujourd’hui dans leur histoire le poids de l’occupation et des guerres menées par les occidentaux dont les USA.

Être solidaires de ces migrants, et nous sommes surpris, et honteux, qu’ils connaissent la jungle de Calais, ne suffit plus. C’est à nous de refuser la politique du gouvernement français face aux migrants, et sans-papiers qui sont des migrants arrivés plus tôt que les vagues d’aujourd’hui, et de nous mobiliser pour celles et ceux qui sont là, et les quelques nouveaux arrivants. Les droits d’accueil et d’asile ne se partagent pas.

Voir en ligne : Blog de notre camarade Michèle Villanueva sur Mediapart

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Mis à jour le lundi 11 décembre 2017