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Pour trouver un second souffle, Nuit Debout doit passer à l’action !

Trois articles pour approfondir la réflexion sur Nuit debout.

Pour trouver un second souffle, Nuit Debout doit passer à l’action !

Mimosa Effe, camarade du NPA, revient (sur le site du NPA) sur la violence policière et les divisions des Nuitdeboutistes sur l’attitude à avoir face à la police, ainsi que le rôle de l’État et de la police et elle défend l’idée que les perspectives de Nuit debout passent forcément par l’action.

Nuit debout a attiré ceux qui pensent leurs intérêts particuliers comme universels, et a exclu les dominés.

Le sociologue Geoffroy de Lamaserie, dans le Monde revient sur les concepts fantasmatiques de « peuple », « citoyen », « communauté », « souveraineté populaire », etc. Si on peut être en désaccord sur la sociologie des membres de Nuit debout (voir article suivant), l’idée que nous n’avons pas tous les mêmes intérêts devraient être une évidence, et il ne fait aucun doute que tout « mouvement est toujours oppositionnel : il oppose des classes d’individus à d’autres ».

Nuit debout est un rassemblement plus diversifié qu’on ne le dit

Face aux clichés à tout-va débités sur les Nuitdeboutistes que ce soit par les politiques ou les médias, un collectif de sociologues a décidé d’aller enquêter (enquête publiée sur le Monde) sur place et d’interroger les gens présents à République. Et on s’aperçoit qu’il n’y a pas que des jeunes, qu’il y a des ouvriers, qu’il n’y a pas que des Parisiens, etc.

François


Pour trouver un second souffle, Nuit Debout doit passer à l’action !

Alors que beaucoup discutent de la fin de Nuit debout, plus d’un mois et demi après le début du mouvement lancé le 31 mars après la manifestation contre la loi travail, il est inutile de nier que le mouvement s’essouffle. Mais loin d’être mort, pour lui cette semaine sera décisive…

Les deux dernières semaines ont vu la place de la République se désemplir de quelques milliers de personnes : nous étions certains jours seulement quelques centaines, et si c’est évidemment loin d’être ridicule, force est de constater que c’est loin d’être suffisant pour gagner contre la loi travail, et encore moins contre le monde qui l’a engendré... Cette essoufflement est dû principalement à deux facteurs : d’une part la répression policière violente, et d’autre part le manque de perspectives.

L’État et sa police contre Nuit debout

Nuit debout n’a pas été épargné par les violences policières. L’escalade de la répression a atteint des sommets avec le mouvement sur la loi travail. Un rapport d’une commission de l’ONU en témoignait il y a quelques jours. Nous avons appris samedi que des militant•e•s et même un journaliste ont été interdit individuellement de se rendre aux prochaines manifestations. Le 28 avril, puis le 1er Mai, la violence avec laquelle a été évacuée la place était inouïe. Le simple fait d’occuper une place ou de s’y rendre en manifestation est maintenant devenu dangereux : certains manifestant•e•s ont été blessés, d’autres mutilés (perte d’un œil, de doigts, etc.).

Dans ce cadre-là, la manifestation du 18 mai appelée par le syndicat policier Alliance et soutenue par l’extrême droite, y compris par la LDJ, est une véritable provocation à laquelle le mouvement n’a pas encore su répondre. De manière générale, c’est l’ensemble du mouvement ouvrier, traditionnel ou non, qui n’arrive pas à répondre à la répression policière de l’État qui joue sur la division. Et la question de la violence divise Nuit debout, ainsi que (et c’est bien plus problématique) celle du rôle de l’État et de sa police.

Entre tendre la main à celui qui te la matraquera ou au contraire dénoncer les violences policières et organiser la riposte, Nuit debout n’arrive pas à trancher. Pourtant le dimanche 7 mai, à l’initiative du collectif « Urgence, notre police assassine », il y avait 200 personnes en marge de l’assemblée populaire pour discuter d’une possible riposte…

Nouvelle démocratie ?

Depuis le début du mouvement, Nuit debout défend la perspective de créer une nouvelle forme de démocratie, se dotant notamment des codes des indignéEs. Loin d’être un calque de ce mouvement au contraire de ce que voudraient nous faire croire les médias, la question démocratique est un des enjeux auquel tente de répondre à raison le mouvement. En plein cœur d’un état d’urgence, quand l’État et ses structures de répression se durcissent, alors même que le gouvernement vient d’utiliser le 49-3, poser la question de la démocratie directe, de l’auto-organisation d’un mouvement, de l’autogestion, poser la question du pouvoir en somme n’est pas seulement légitime mais nécessaire.

Cependant, un des problèmes de Nuit debout est parfois de tenter de prendre des raccourcis. Réfléchir à une nouvelle société est nécessaire... mais il faut d’abord réfléchir à comment détruire celle-ci, en commençant par dégager le gouvernement et sa loi travail. Et ces nouvelles méthodes de votes ne prennent pas en compte le besoin de réactivité, de s’organiser pour construire le rapport de forces contre le gouvernement.

Trouver des perspectives, se tourner vers l’action

Ce qui a fait la force de Nuit debout existe toujours. Faire converger les luttes, essayer de réorganiser la classe ouvrière éclatée, de faire vivre un lieu de centralisation de la contestation est plus que jamais nécessaire. Mais depuis le début, il y a une difficulté réelle à trouver des perspectives, à se tourner vers l’action. Il est évident que Nuit debout est plus qu’une mobilisation contre la loi travail, elle est contre un système qui a fait de nous une génération de précaires, mais un mouvement qui ne se dote pas d’objectifs ne permettra pas d’inverser la vapeur.

Rien n’est perdu et cette semaine est décisive comme pour le reste du mouvement. Il faut tourner notre énergie, nos discussions et nos capacités d’action pour gagner sur la loi travail en réussissant les journées de grèves, s’appuyer sur les possibilités de reconduction, être massivement dans la rue. Nuit debout peut bien être le début d’autre chose. Mais pour cela, nous devons gagner.

Mimosa Effe


Nuit debout a attiré ceux qui pensent leurs intérêts particuliers comme universels, et a exclu les dominés.

Quand un mouvement politique émerge, la position de l’intel­lectuel est toujours compliquée, surtout quand il souhaite que la mobilisation réussisse. Soutenir inconditionnellement, c’est se dissoudre comme intellectuel et ne pas assumer que la pensée puisse nourrir la pratique. Mais critiquer, c’est prendre le risque de nuire à la mobilisation ou d’être perçu comme un adversaire. Je conçois ce texte comme une discussion interne au mouvement social. Il partage la même ambition : la prolifération des contestations. Mais c’est au nom même de cette ambition que je crois nécessaire de proposer une réflexion sur Nuit debout et la conception de la politique dont elle est le produit. Je me demande si la relative stagnation de ce mouvement n’est pas due à sa constitution même. Ce qui doit nous inciter à interroger l’inconscient politique de ce mouvement et les catégories de la gauche critique et du mouvement social.

Nuit debout ne naît pas de nulle part. Il est le produit d’une histoire de la théorie et de la politique. Il s’appuie sur des cadres idéologiques précis et reprend des formes d’actions qui se sont stabilisées depuis au moins dix ans, notamment avec Occupy Wall Street et les « mouvements des places  ». Ce mode de protestation rompt avec l’action traditionnelle. Il ne se déploie pas comme affirmation d’intérêts particuliers ou d’identités spécifiques – les ouvriers, les paysans, la Marche des fiertés LGBT, la Marche des Beurs, etc. Il se pense comme un mouvement général : par le rassemblement et l’occupation de l’espace public, les citoyens créent du commun, ils construisent un « nous » qui fait jouer une souveraineté populaire contre les institutions, les pouvoirs, l’oligarchie, etc.

Bien qu’ils soient nouveaux dans leur forme, les mouvements comme Occupy ou Nuit debout relèvent d’une conception traditionnelle de la politique. Ils s’articulent à un certain nombre de concepts hérités du contractualisme : « espace public », « citoyenneté », « rassemblement », « nous », « communauté ». Ils s’inscrivent ainsi dans une tradition bourgeoise contre laquelle s’est définie la critique sociale depuis Marx. De ce point de vue, Nuit debout pourrait bien être un effet de l’effacement de la pensée marxiste et sociologique.

Des émotions politiques fortes

La rhétorique des « citoyens », des « 99  % » qui se soulèvent pour donner naissance à ce que Varoufakis a appelé un « printemps des peuples », crée des émotions politiques fortes. Ce dispositif installe pourtant une scène contestable et problématique. D’abord, l’utilisation de ce vocabulaire fait que les mouvements émancipateurs tendent à parler le même langage que l’État. Les notions de « peuple », de « communauté des citoyens », d’« être ensemble » saturent les discours officiels de la classe politique. N’est-il pas étrange d’utiliser les mêmes mots et représentations du monde social que ceux que nous combattons ?

Mais surtout, à travers des concepts comme « le peuple », « le commun », la politique contestataire tend à cultiver de curieux fantasmes d’appartenance et d’inclusion. Cette rhétorique est issue de la critique du néolibéralisme, associé – à tort – à l’individualisme, à l’atomisme, à la destruction du lien social, en sorte que lui est opposé le « besoin d’être ensemble », comme si ce dont les gens souffraient était d’être individualisés et pas d’être soumis à des forces collectives et à des destins communs… Au prétexte de la lutte contre le néolibéralisme, une humeur idéologique s’installe qui érige comme forces négatives la dissidence et la liberté individuelle et vise à régénérer des pulsions d’ordre dans la gauche.

Mais l’enjeu le plus important concerne le statut des catégories fantasmatiques de peuple, de communauté, de citoyen qui fondent le mouvement. Ces concepts sont des fictions. Le peuple, la souveraineté populaire, la volonté générale, la société, le commun… ça n’existe pas. Et l’idée selon laquelle il pourrait exister des moments où tout le peuple serait rassemblé sur une place n’a aucun sens. Cela ne s’est jamais produit. Ni pendant les « printemps arabes » ni pendant la Révolution française. Et cela ne se produira jamais. Un mouvement est toujours oppositionnel   : il oppose des classes d’individus à d’autres.

Rien à revendiquer

Il y a toujours ce que le philosophe Didier Eribon appelle des « voix absentes », mais aussi des luttes internes, des oppositions violentes. Dès lors, la représentation de la politique comme rassemblement et constitution d’un peuple fait fonctionner une norme de l’action inatteignable. Nécessairement spécifique, chaque mouvement est condamné à se vivre comme insuffisant, ni assez efficace ni assez mobilisateur. Au lieu de donner des moyens d’agir, cette mythologie crée un décalage entre ce que nous sommes, ce que nous faisons et ce que nous voudrions faire. En sorte qu’il nous dépossède d’une capacité d’agir plutôt qu’il ne nous donne des armes.

Mais peut-être faut-il penser autrement les notions fictives à l’œuvre dans l’inconscient politique du mouvement des places. S’il est vrai que « le peuple », « la souveraineté populaire », le « commun », le « citoyen », ça n’existe pas, alors il faut demander : qui peut parler ce langage ? Qui, lorsqu’il se mobilise, peut se penser comme un citoyen et non comme un individu spécifique faisant apparaître des problèmes singuliers dans l’espace public ? Bref : qui peut se représenter ses intérêts particuliers comme les intérêts du « peuple »  ? Ce sont ceux qu’on retrouve sur les places : les individus de la petite bourgeoisie blanche urbaine, appartenant souvent à la fonction publique ou aux milieux culturels et étudiants.

Ces individus, très situés dans le monde social, incarnent la norme abstraite sur laquelle la citoyenneté républicaine est construite. Ils sont donc prédisposés à se voir comme exprimant « la » citoyenneté et « la » République. C’est ce qui explique pourquoi le mouvement s’est fondé sur l’idée irresponsable selon laquelle il ne fallait rien revendiquer. On pourrait presque se risquer à dire que font partie de ce mouvement des gens qui n’ont rien à revendiquer parce qu’ils ne manquent de rien.

Une scène politique organisée autour des catégories de « commun » ne peut pas ne pas produire l’exclusion de celles et ceux qui ne peuvent à l’inverse que se penser comme membres d’un groupe particulier : les ouvriers, les chômeurs, les paysans, les précaires, les Noirs, les musulmans, les juifs, les gays et lesbiennes, les sans-papiers, etc. Car lorsqu’ils se mobilisent, ces individus qui vivent ces expériences d’oppression veulent affirmer un intérêt particulier, revendiquer quelque chose. Ils ne veulent pas créer du commun mais fracturer le monde.

Renouer avec la singularité

D’où les scènes d’incompréhension qu’on a observées entre Nuit debout et les quartiers nord de Marseille, ou entre Nuit debout et les syndicats. L’absence de ces groupes n’est ni un accident qu’on pourrait combler en allant tisser des liens (même si c’est souhaitable) ni un fait qui s’explique pour des raisons extérieures au mouvement. Elle est une conséquence logique de la construction symbolique du mouvement comme une sphère de citoyens qui refusent de revendiquer et se rassemblent pour débattre et écrire une nouvelle Constitution. Parce que Nuit debout s’est construit autour de la rhétorique du peuple et du commun, il a attiré à lui ceux qui pensent leurs intérêts particuliers comme universels et a exclu les dominés du mouvement. L’inclusion des uns est solidaire de l’exclusion des autres – et toutes sont une conséquence du dispositif social, institutionnel et conceptuel dont ce mouvement est le produit.

C’est à condition de produire des sujets politiques qui ne se constituent non pas dans l’horizon d’un peuple mais dans leur singularité que l’on pourra faire proliférer des énergies contestataires. Pour que Nuit debout soit le début d’une nouvelle politique, il faut qu’il renoue avec un certain héritage du marxisme, de la sociologie critique et de la tradition libertaire, qu’il pense les groupes et leurs revendications à partir de catégories situées et oppositionnelles. Sinon, ce moment restera celui où nous allons prendre conscience de l’inefficacité de la scène politique et des cadres idéologiques qui se sont imposés dans la gauche critique depuis une dizaine d’années.

Geoffroy de Lamaserie, sociologue.
Il est notamment l’auteur de Juger. L’Etat pénal face à la sociologie (Fayard, 300 p., 18 €)


Nuit debout est un rassemblement plus diversifié qu’on ne le dit

Sur Nuit debout, on a tout entendu : « La moyenne d’âge est de 25 ans », « un entre-soi de bobos parisiens », « aucun vrai prolétaire », mais « une bourgeoisie blanche urbaine », « des SDF et des punks à chien qui boivent de la bière », « un rassemblement d’étudiants déclassés, de militants de l’ultra-gauche et de semi-professionnels de l’agit-prop »… Ces énoncés, souvent tranchants, mobilisent des catégories toutes faites, disent quoi penser, clament ce que le mouvement est, doit ou ne doit pas devenir, hiérarchisent les endroits ou les moments de la place, le « vrai » et le « faux » Nuit debout. On plaide ici pour une autre approche : commencer par établir les faits, en enquêtant collectivement.
Depuis les premiers jours de Nuit debout, une trentaine de chercheurs se sont relayés à Paris, place de la République. Nous y avons travaillé durant six soirées, entre le 8 avril et le 13 mai, de 17 heures à 22 h 30. A ce jour, près de 600 personnes ont répondu à notre questionnaire. Contrairement à nos craintes, les refus de participer à l’enquête ont été rares : les personnes rencontrées, même de culture anarchiste, ont plutôt perçu l’enquête comme un prolongement de leur propre questionnement, et l’occasion de contribuer à une description mieux fondée que celles des observateurs pressés qui saturent les médias.

L’analyse de ces données, produites parallèlement à une ethnographie, commence à peine. Mais les 328 premiers questionnaires exploités dissipent déjà bien des idées reçues sur les gens « debout » au cours des premières semaines du mouvement.

Des jeunes ?

Non : les personnes présentes n’ont pas principalement la vingtaine. La palette des âges est en réalité très large et varie suivant les heures. Entre 18 heures et 18 hn30, par exemple, la moitié de la population a plus de 33 ans. Et une personne sur cinq a plus de 50 ans.

Des hommes ?

La population sur la place est bien aux deux tiers masculine. Cela peut s’expliquer en partie par le lieu – un espace public urbain – et les horaires tardifs, qui ne favorisent pas la présence des femmes, du fait de possibles engagements familiaux et de l’exposition au harcèlement de rue. Cette distribution inégale est l’objet de réflexions et d’actions au sein du mouvement, en commissions féministes comme en assemblée générale.

De banlieue

Des Parisiens ?

Le Figaro affirme que les gens viennent « d’abord des quartiers centraux de Paris ». Or les quartiers les plus représentés sont plutôt ceux de l’Est parisien, et 37 % des participants habitant en Ile-de-France viennent en fait de banlieue. Un participant sur dix n’habite même pas en région parisienne.

Un entre-soi de diplômés, sans catégories populaires ?

En première approximation, oui : la majorité des participants est diplômée du supérieur long (61 %), alors que ce n’est le cas que du quart de la population française. Mais l’image se brouille à y regarder de plus près : le taux de chômage est de 20 % parmi les participants, soit le double de la moyenne nationale ; et on compte 16 % d’ouvriers parmi les actifs – trois fois plus qu’à Paris, et autant que dans l’Ile-de-France prise dans son ensemble.

Une fête apolitique ?

Plus d’un tiers des personnes a participé à une manifestation contre le projet de loi El Khomri. La proportion des enquêtés déclarant avoir déjà été membre d’un parti politique est même remarquable dans un contexte de désaffection militante : 17 %. Et 22 % ont déjà cotisé à un syndicat. Les engagements citoyens, associatifs ou caritatifs sont également très représentés : plus de la moitié en a eu un ou plusieurs (aide aux réfugiés, aux sans-papiers, maraudes, associations de parents, de quartier, défense de l’environnement, soutien scolaire, festivals, cafés associatifs, etc.).

Une foule amoureuse d’elle-même ?

L’émotion vive, le frisson dans le dos de l’« être ensemble » sont loin de primer : la palette des engagements et des ambiances est plus large. Prendre au sérieux le fait que ce mouvement est un rassemblement de place, c’est admettre que la présence, si discrète, distraite ou ponctuelle soit-elle, vaut participation : flâner le long des stands, diffuser auprès d’amis ou de collègues des mails, photos ou vidéos. Certains viennent pour la première fois, parfois de loin, « pour regarder », se tenir au courant, ou pouvoir dire qu’ils y ont été ; d’autres viennent observer, explorer, voir s’ils peuvent être saisis par le mouvement, être utiles.

Deux enquêtés sur trois ont apporté du matériel ou des denrées, donné de l’argent, pris la parole en assemblée générale ou participé à une commission. Une participation active et assidue aux commissions (prise de notes, statut de « référent ») peut aussi devenir un engagement à temps plein. Près de 10 % des enquêtés sont même devenus des quasi-permanents. En leur sein, les mondes professionnels associés au numérique et les ouvriers sont sur-représentés.

20 % pour la transformation en parti politique

Un phénomène sans lendemain ?

Il est étonnant que, pour être jugée utile, l’ouverture d’espaces de débats citoyens sur les affaires communes doive promettre de déboucher sur autre chose qu’elle-même. Comme si la politique ne valait qu’à l’horizon d’un but, l’accès au pouvoir et ses échéances. C’est d’autant plus étonnant que le goût du politique et la participation à la gestion des affaires communes sont ce dont on déplore souvent le supposé reflux. S’agissant du devenir de Nuit debout, seules 20 % des personnes enquêtées les 28 avril et 11 mai ont déclaré souhaiter la transformation en parti politique. Beaucoup hésitent, tiraillés entre le désir « que cela prenne forme », le refus des formes partisanes déjà connues et le sentiment que l’expérimentation doit se poursuivre.

Une impossible lutte globale ?

C’est là un autre préjugé : l’insistance sur le « commun » entraverait l’extension du mouvement et la construction de revendications. Pourtant, la pluralité des causes et des positions, la difficile réductibilité à l’unité ou à l’homogénéité militante, avec les tensions qu’elles entraînent, sont aussi une caractéristique positive du mouvement.

Notre matériau montre une formidable capacité à faire coexister des références politiques et culturelles diverses, allant du poète Aragon à Mère Teresa ou Coluche, en passant par les chanteurs Brassens, Renaud, Bob Marley, les films de Ken Loach ou de Jean-Luc Godard, les écrits de l’essayiste Naomi Klein, d’Adam Smith ou de Karl Marx, et une multitude d’autres… Certaines de ces références sont déjà internationales, et la posture revendicative les traverse largement. De plus, si les horizons se situent surtout à gauche, malgré une déception générale à l’égard de l’actuel gouvernement, on rencontre jusqu’à des élus locaux de partis de droite.

Une sympathie en marche !

À Paris, les publics de Nuit debout sont donc bien plus variés qu’on ne l’a dit. Ils ont en partage des formes de participation citoyenne diversifiées – l’écoute des autres et l’imagination d’un avenir commun n’étant pas des moindres. Une limite à l’extension du mouvement réside probablement dans la perception qu’en ont ceux qui se suffisent de descriptions univoques. Voulant clore la question de ce qu’il est, ils s’interdisent la possibilité d’être surpris par le mouvement.

Au contraire, ceux qui s’engagent le plus payent de leur personne pour contribuer à le façonner. D’autres, quoique sympathisants, n’osent pas venir faire l’expérience, parfois parce qu’ils ne s’en sentent pas la capacité, temporelle ou physique, comme cette dame âgée, qui voudrait manifester davantage sa sympathie : « Vous êtes là pour Nuit debout ? ». « Oh oui, j’aimerais bien, j’aimerais bien… Mais je suis trop vieille, moi, vous savez ! Je peux pas rester debout comme ça si longtemps ! »

Stéphane Baciocchi (EHESS), Alexandra Bidet (CNRS), Pierre Blavier (EHESS), Manuel Boutet (université de Nice), Lucie Champenois (ENS Cachan), Carole Gayet-Viaud (CNRS) et Erwan Le Méner (EHESS), chercheurs en sciences sociales.

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Mis à jour le lundi 11 décembre 2017