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État espagnol : L’impasse politique. C’est par où la sortie ?

Les législatives de juin ont donné la victoire au Parti populaire, le parti de la droite libérale conservatrice qui mène au gouvernement une violente politique d’austérité. Podemos, le parti qui est né de l’espoir soulevé par le mouvement des Indigné•e•s, subit, lui, un net recul. Pourtant le régime en place reste confronté à une tenace crise de « gouvernabilité ». Le point sur ces paradoxes espagnols.

À la législative du 26 juin dernier (26J en espagnol elliptique) les choses, ramenées à deux données certes incontestablement lourdes, semblent simples à comprendre : la droite, le Parti populaire (PP), pourtant impliquée dans un nombre incalculable d’affaires de corruption, a augmenté les voix (+ 700 000) et le nombre de députés (+ 14) obtenus six mois auparavant ; Podemos, auréolé de sa percée en décembre dernier, a perdu, dans ce laps de temps, un million de voix et n’a fait que maintenir, grâce à l’appoint d’Izquierda Unida (IU), le nombre de députés (71) décroché alors avec ses alliés régionaux et les écolos de Equo. Il échoue à dépasser le PSOE (socialistes) pour, comme c’était son objectif, devenir la première force de gauche et donc d’opposition ouverte à la droite. Il convient pourtant d’aller au-delà, en relativisant le succès du PP qui, fin août 2016, n’a toujours pas les moyens de s’assurer une majorité de gouvernement, ni même d’investiture pour gouverner en minorité et, aussi, en interrogeant ce qui est arrivé à Podemos.

Le régime issu de la « Transition démocratique », amorcée à la mort du dictateur Franco, en 1975, est entré dans une crise profonde qui est à mettre au compte essentiellement, bien que non exclusivement, de la révolte indignée de 2011 (15M). Et cela dans le paradoxe de son échec immédiat, signifié par la victoire électorale, par majorité absolue, obtenue par le Parti populaire en novembre de la même année.

Le bipartisme, clé de voûte du régime de la Transition

Le bipartisme qui s’est institué entre 1975 et 1978 (année de la promulgation de la Constitution démocratique) a fixé le cadre politique neutralisant les processus de contestation radicale, sociale et politique qui combinaient, sous la dictature finissante, des grèves et des manifestations toujours plus menaçantes.

L’avènement, par un consensus gauche-droite (à gauche, PSOE et PCE ensemble), d’une monarchie parlementaire a vu l’émergence de ce qui allait se configurer stricto sensu comme les partis du régime. À droite, avec, en 1982, la supplantation, par l’ancêtre du PP, l’Alliance Populaire (AP), du « centre », l’Union du Centre Démocratique (UCD) de Adolfo Suárez, qui avait épuisé sa mission « historique » d’avoir mis en route la Transition ; à gauche, avec la rapide marginalisation du PCE, le parti le plus important dans l’antifranquisme (moins 56 % des voix et 4 députés au lieu de 23 en 1982, à 45 points des socialistes vainqueurs) [1], et l’affirmation d’un tout rajeuni (et si peu impliqué dans la lutte contre la dictature) PSOE. Lequel PSOE, atout décisif pour en faire le parti de l’entrée, effective en 1986, dans ce qui s’appelait alors la Communauté économique européenne, a bénéficié du puissant appui politique mais aussi financier de la social-démocratie allemande.

Le tour de force de la Transition aura été de déplacer les enjeux politiques du terrain de la contestation sociale se manifestant dans la rue et sur les lieux de travail vers celui des débats balisés et maîtrisés au parlement, ce grand absent des temps de dictature, désormais intronisé espace emblématique et exclusif (délégitimant ainsi le recours aux actions extra-parlementaires) de la démocratie. Cette manœuvre a pour longtemps réussi et imprégné les esprits.

La crise politique du régime

Les deux partis du régime ont polarisé, à eux deux, après l’avènement en 1982 d’un gouvernement socialiste dirigé par Felipe González (qui restera aux affaires pendant 14 ans !), la période 1982-2008, en recueillant les votes d’entre 50 % (en 1989) et 63 % (« au début », en 1982) des inscrits. Puis, pour la première fois donc depuis 1989, ils sont retombés… en 2011 à la barre des 50 %. Mais en décembre dernier (20D pour 20 décembre), il s’est confirmé que ces 50 % étaient l’amorce d’une chute brutale, qui se produisait désormais à 35 % et que l’élection du 26J, à 38 %, a seulement amoindrie.

Si l’on considère maintenant le pourcentage des votants mobilisés par le bipartisme, le constat est, quoique évidemment à une autre échelle, limpide : de 1982 à 2011, PSOE et AP/PP n’ont jamais cumulé leurs voix en dessous de 72 % et ont même connu une pointe à 83 % en 2008 : cette année-là, celle de « la crise économique », le socialiste José Luis Zapatero était parvenu à se faire réélire en mars en recourant au déni quant à cette crise alors que, depuis janvier au moins, les indicateurs passaient au rouge (une inflation à 4,5 %, la plus haute depuis 1995, + 107 000 chômeurs en 2007, la première augmentation depuis 2003). [2] Mais 2011 a vu, comme pour les inscrits, une baisse, dans ce cas de 10 points (73 %), à première vue peu inquiétante, mais ramenant au plancher électoral de la période. À la législative du 20D, c’est la chute libre à 50 %. Enfin en 2016, il se produit une remontée à 55 % qui ne change pas décisivement la donne.

Majoritaire pendant 29 ans (1982-2011), assez largement par rapport au nombre des inscrits (à l’exception des 50 % de 2011), de façon écrasante en termes de votants, le bipartisme est devenu en décembre 2015 très fortement minoritaire pour ce qui est des inscrits, en restant sur le fil du rasoir à 50-55 % des votants. La légère remontée de cette année 2016 laisse tout de même ce duo à 12 points du plus mauvais résultat obtenu depuis 1982 par rapport aux inscrits (50 % en 1989 et en 2011) et à 17 points du plus mauvais résultat en termes de votants, les 72 % de 1989.

On peut donc parler d’une historique perte d’attractivité et de légitimité, clairement consécutive, comme le prouve la chronologie électorale, à l’épisode indigné de 2011 mais aussi, comme nous le verrons plus loin, à l’émergence, trois ans plus tard, de Podemos. C’est ce que confirment le fait qu’il ait fallu procéder cette année, chose inédite dans le pays, à deux élections législatives en l’espace de six mois (et le spectre d’une troisième dans les mois à venir taraude les esprits), et que la « gouvernabilité » ne s’en trouve pas pour autant réglée puisque le rétrécissement en voix se traduit par une représentation au parlement insuffisante à dégager une majorité ! La dynamique indignée joue donc toujours contre le bipartisme et son mode de fonctionnement habituel, l’alternance PP-PSOE. Le parti à la majorité reconduite, le PP, ne parvient plus à gouverner mais une majorité d’alternance classique, autour du PSOE, ne parvient pas non plus à s’imposer. Quant à une alternative (avec Podemos ?)… nous allons en parler.

Deux élections à six mois d’intervalle et toujours pas de gouvernement

De façon très symptomatique de cette crise politique inédite, El País, le principal quotidien espagnol et par ailleurs l’un des plus ardents propagandistes du régime, déplore que « le pouvoir législatif subisse la paralysie la plus longue de la démocratie. Le Congrès des députés n’a pas approuvé une seule loi depuis neuf mois et le Gouvernement ne s’est pas soumis au contrôle du parlement depuis presque 10 mois. Plus de 2 500 questions des députés adressées à l’exécutif restent sans réponse. Les experts mettent en garde contre la dérogation aux règles constitutionnelles que suppose le blocage de l’un des trois pouvoirs de l’État, qui ainsi n’exerce pas ses fonctions, et ils avertissent : tout cela va se payer cher. » [3] Dans l’immédiat c’est rien moins que l’approbation même du budget 2017, avec comme axe sa mise en conformité avec un plafond de dépenses et la réduction des déficits compatible avec les desiderata menaçants exprimés par la Commission européenne, qui est en péril [4]. C’est dire l’enjeu pour la « caste » au pouvoir.

La solution inédite d’une coalition à l’allemande des deux grands partis du régime, un temps prônée par les barons du PSOE semble, dans l’immédiat, écartée par la direction de ce parti qui fait bloc autour de son secrétaire général Pedro Sánchez : non par une conviction politique alternative, qui n’est pas dans l’ADN du PSOE, mais par la lucide considération du coût politique induit par la dynamique indignée qui court encore et que, malgré bien des revirements, Podemos fait toujours peser sur le champ institutionnel. Pour les socialistes, le traumatisme de la déroute électorale de 2011, suite au 15M [5], est encore là et rappelle qu’une alliance gouvernementale avec le PP pourrait rajouter à leur crise. L’impasse politique est totale et pose la question : mais que fait réellement Podemos de cette onde de choc indignée toujours à l’œuvre ?

Podemos : De l’alternative à l’alternance ?

Le résultat de la législative du 26J, cela a été dit, a été largement en deçà de ce qui était prévu par les sondages [6]. Il reste pourtant à situer cet échec dans le contexte, que nous venons d’évoquer, de profonde crise des deux forces constituant les piliers du régime. Pour cela, il faut en premier lieu constater que l’existence même de Podemos, malgré ses limites, est un facteur clé, reste un facteur clé de ladite crise. Les chiffres le disent assez nettement : en maintenant le 26J, malgré un net tassement (moins 16 % des voix acquises le 20D), un électorat à plus de 5 millions de votants (5 049 734), il multiplie par quatre, en ayant élargi son assise politique à d’autres forces, son premier résultat obtenu à peine deux ans plus tôt, en solo, avec seulement quatre mois d’existence, aux européennes. Avec ces voix du 26J, rassemblées sous le label Unidos Podemos (Unis nous pouvons) [7], c’est un pôle, actuellement non encore digérable par le système, qui s’est cristallisé en représentant pas loin de 40 % du score cumulé des « bipartistes » (13 330 894 voix) !

Les voix que ces derniers ont perdues, depuis 2011 pour l’un (PSOE) et depuis l’an passé pour l’autre (PP), se sont portées pour partie dans l’abstention mais aussi sur le regroupement autour de Podemos, sans oublier Ciudadanos
(3 129 769 voix, soit 40 % des voix obtenues par le PP, constituant une réserve de voix prosystème qui cependant n’arrive pas, en l’état, à renflouer le bipartisme originel). Là est la contribution de Podemos, dans le prolongement de la déstabilisation indignée, à la crise du régime et à l’impossibilité actuelle de stabiliser un gouvernement.

Pourtant de nombreux indices donnent à penser que paradoxalement, dans cette dynamique quincemayista [8] qu’il porte et qui le porte, Podemos est en train de rompre les amarres avec l’esprit de l’indignation de 2011 et, corollaire inévitable, d’intégrer la logique politique circonscrite aux jeux d’alliances entre gens « raisonnables » dans le circuit fermé institutionnel qui a fait la force et, malgré de graves signes de faiblesse, continue, comme par inertie et par défaut de vraie opposition, à faire la force du système mis en place en 1978. Le choix électoraliste fait au congrès de Vistalegre de la fin 2014, dont l’appel radical à « prendre le ciel d’assaut » et la rhétorique battante du charismatique Pablo Iglesias [9] ont occulté la portée auprès des militant•e•s, ainsi que, malgré quelques revers, les succès qui ont sanctionné ce choix, transforment toujours plus le parti en une machine à mobiliser seulement dans et par les urnes.

Nous avons développé ailleurs l’analyse de cet aspect de l’orientation de Podemos [10] et n’en retiendrons ici que la donnée qui nous paraît essentielle, la décision de faire du PSOE, quoiqu’il s’y refuse à cette heure, un allié pour gouverner « pour le changement » ! Oublié le PSOE « caste », structurellement uni à son alter ego pro-régime qu’est le PP, des premiers temps de la courte existence de Podemos, y compris après Vistalegre, quand la logique électoraliste n’avait pas encore pleinement déployé ses implications. La direction iglésiste recompose sa « chimie » politique et divorce de ce qui est le cœur de l’indignation de 2011, sa radicalité antisystème. L’utopie des européennes, celui du défi adressé à l’existant s’étiole, voire est en train de se dilapider. L’espoir, chez certains des plus enthousiastes, de l’alternative fait place à la grise mobilisation pour une alternance… de rupture en un oxymore qui s’avère impuissant à faire tenir ensemble les deux termes !

Le « PSOE mon amour » de Podemos

L’intronisation du PSOE comme partenaire gouvernemental se traduit d’abord par la révision opportuniste de l’histoire récente qui amène Pablo Iglesias à revendiquer, lors de la dernière campagne électorale, la figure du socialiste José Luis Zapatero comme ayant été le meilleur président de gouvernement de la démocratie espagnole. Dans l’oubli que c’est contre son gouvernement, en particulier contre sa réforme du travail, mais pas seulement, que le mouvement des places a pris son essor en 2011.

Que dire par exemple de la modification constitutionnelle que José Luis Zapatero a fait adopter, avec les voix du PP, en septembre de cette année, insistons sur ce point, après le reflux du mouvement des Indignés ? Cette réforme de l’article 135 de la Constitution soumet désormais toute politique budgétaire, toute dépense publique à la limitation du déficit et de l’endettement public comme y oblige le Traité de fonctionnement de l’Union européenne [11]. Comment oublier que l’actuel secrétaire général du PSOE, aujourd’hui assidument courtisé par Pablo Iglesias, Pedro Sánchez, alors député, a voté cette modification qui instaure un verrou austéritaire opposable à toute politique sociale digne de ce nom ? [12] Comment, dans ces conditions, prétendre, comme le fait la direction de Podemos, que sur la base d’essentielles convergences programmatiques postulées existant entre les deux parties, PSOE et Unidos Podemos, il soit possible de mener une politique « pour le changement » en sous-estimant délibérément le danger que représente pour ledit changement l’intégrisme libéral de l’UE ?

Il est, au demeurant, fort éclairant de constater que Podemos n’a pas hésité à renoncer à l’abrogation promise de la réforme du travail socialiste ou à renvoyer aux négociations locales, contre ce que prévoyait son programme électoral, la question de l’autodétermination de la Catalogne qui, pour sûr, constituait un point de rupture incontournable avec le PSOE. Enfin, là aussi en gage de bonne disposition envers ce parti, il a fait passer son engagement de dépense publique de 90 milliards le 20D à 60 milliards pour le 26J.

Le rapport au PSOE constitue le marqueur le plus frappant de la sortie de route politique d’un parti initialement antisystème mais pris désormais dans une dynamique de basculement dans le système, l’aspirant sur l’orbite d’une étoile à la déperdition lumineuse pourtant accélérée. Après le 20D, le PSOE a très significativement répondu à la déclaration d’amour iglésiste par une proposition de mariage… à trois avec Ciudadanos, lequel, décidément gourmand, visait le ménage à quatre… avec le PP ! Le refus de Podemos (et de ses alliés de Unidos Podemos) de se perdre dans cette désastreuse comédie de boulevard, l’a positionné dans le rôle peu engageant du cocu de ladite comédie ressassant laborieusement qu’amant éconduit, il reste pourtant disponible à passer l’éponge sur la rebuffade reçue et à renouer à tout instant, pour relation durable, avec le PSOE. Lequel a été lâché, à son tour, par un Ciudadanos lassé de ses tergiversations, au profit d’un tête-à-tête avec le PP négociant un accord d’investiture de celui-ci, semble-t-il sur le point d’aboutir en cette fin août.

La fin de « l’hypothèse Podemos »

Loin de prendre acte que l’échec du 26J participe du brouillage de la radicalité antisystème héritée du 15M et que, pour beaucoup, il fallait politiser davantage sans la désactiver, la direction de Podemos persiste et signe, pire, aggrave la dérive décrite ci-dessus. Il n’est qu’à voir la vidéo des interventions de trois des principaux dirigeants, dont Pablo Iglesias, aux cours d’été de l’UCM, l’Université Complutense de Madrid, le 4 juillet dernier [13]. Tout n’est qu’assomption de la responsabilité, de la prudence, de la modération.

Le point nodal de ce qui se donne à voir comme une rupture stratégique est le million de voix qui a fait défaut le 26J. Cette abstention d’une partie de son électorat est interprétée par Podemos de façon totalement arbitraire comme un signal envoyé pour que l’on mette la pédale douce (Errejón dit ouvertement qu’il s’agit d’un appel à « ralentir ») et, de fait, pour que l’on en finisse avec « l’hypothèse Podemos », celle de la période antérieure au 26J, d’une radicalité à tout crin dont l’effet aurait été d’effrayer ce million d’abstentionnistes. Il y a ici une des nombreuses légèretés, dont Pablo Iglesias se fait une spécialité, dans l’écriture du nouveau récit auquel obligerait la situation post 26J : cette « hypothèse Podemos », celle de la guerre éclair, de la guerre de mouvement, que la direction énonçait en termes à tonalité gramscienne, avait en effet vécu dès le 20D, voire dès les municipales de mai 2015.

L’argumentation proposée pour passer désormais à une guerre de positions, étalée dans le temps et ouvertement caractérisée comme approfondissant la « parlementarisation » du parti et la recherche d’une alliance avec un PSOE élevé au statut d’atout majeur du changement, escamote la période de six mois où c’est précisément cette recherche du pacte avec le PSOE qui a débouché sur l’échec du 26J, sur ce rétrécissement des voix attendues par Unidos Podemos. Le fait est que dans ces exposés de l’UCM, la direction iglésiste assume publiquement, avant même que les militants en aient débattu, la nécessité d’opérer une rupture théorisée avec une stratégie qu’elle avait, sans l’avouer, déjà implicitement mise à l’agonie. Cet implicite acquis, les termes deviennent francs et directs : Podemos, au prétexte aberrant que la crise du régime aurait vécu, au moins provisoirement, doit, va devenir un « parti normal », dont la normalité devrait permettre de se gagner un PSOE revenu miraculeusement à ses origines social-démocrates.

Pour tenter de rendre cette mutation crédible, les dirigeants de Podemos revisitent la Transition en l’auréolant d’avoir permis d’instaurer une constitution démocratique à encenser (discours de Luis Alegre) ; on ne trouve, dans ce qui s’avère un plaidoyer pro-système, aucune trace de la fonction propre à cette Transition d’avoir, avec la loi d’amnistie des franquistes, recyclé les pièces maîtresses politiques et économiques de la dictature, d’avoir mis en route des restructurations industrielles sauvages, sous l’égide du socialiste Felipe González, d’avoir instauré, outre une démocratie « décaféinée » et autoritaire [14], d’énormes exemptions fiscales en faveur des plus riches et maintenu très bas les salaires pour favoriser l’entrée, puis le maintien, dans l’Europe sur des bases « compétitives »… Vous avez dit social-démocratie à revendiquer ? Bien évidemment la notion de social-libéralisme, ce puits d’infamie dans lequel s’est noyé ce courant réformiste, reste étrangère au récit iglésiste.

Enfin, cerise sur le gâteau, Pablo Iglesias a signé d’une formule frappante ce qu’implique l’engagement déclaré de faire de Podemos un parti de gouvernement allié au PSOE : « Nous avons appris à Madrid et à Valence [deux villes conquises par Podemos et ses alliés en mai 2015] qu’on change les choses depuis les institutions. Cette imbécilité que nous disions quand nous étions d’extrême gauche, selon laquelle on change les choses dans la rue et non dans les institutions, est un mensonge » (à retrouver, via la note 16, à la 29e minute de la vidéo). Si l’on passe sur la grossièreté analytique avec laquelle, malgré l’enrobage autocritique, est expédié le bilan de l’extrême gauche espagnole, on trouve exposée l’idée essentielle que les mobilisations sociales ne sont plus le levier du changement ou sont, à la rigueur, une force d’appoint dans laquelle Podemos ne se donne aucun rôle à jouer pour qu’elles deviennent un acteur central permettant de créer du rapport de force, voire de les faire advenir comme moteur du changement.

Pablo Iglesias retient, pour justifier ce positionnement crucifiant le fait que les rues et les places puissent redevenir les espaces d’une nouvelle donne politique tirant les enseignements des insuffisances du 15M, que Podemos est né dans le reflux de celui-ci ! La messe est dite, il ne faudra pas compter sur une direction iglésiste décidée à accentuer la « parlementarisation » du parti où seul un Monedero, jouant son classique rôle de poil à gratter, émet quelques réserves sur le nouveau cours, pour maintenir ou plus exactement renouer avec l’esprit de révolte du 15M. Il ne s’agit plus que de remodeler le bipartisme structurel hérité de la Transition en un tripartisme (PP, PSOE et Podemos) dont on nous dit qu’il se résoudra en fait en un nouveau bipartisme : « progressistes » (PSOE + Podemos) versus « conservateurs » (PP appelé, selon Pablo Iglesias, à absorber Ciudadanos). Il n’est pas sûr pour autant qu’à vouloir singer le PSOE conquérant des années 1970, en s’annexant ce qu’il reste aujourd’hui de ce parti, Podemos ne connaisse pas la marginalisation que connut alors le PC en pariant sur son intégration au jeu institutionnel.

Au défi de construire une alternative à soi-même ?

Dans une telle situation de blocage institutionnel et de dérive politique de Podemos, que peut-on attendre et espérer des évènements à venir ?

On ne peut écarter qu’un échec du PP à obtenir une investiture dépendant de l’abstention de quelques députés du PSOE, débouche sur un troisième tour électoral, probablement… à Noël. On ne peut pas écarter, non plus, que le PSOE et Unidos Podemos parviennent à un accord de gouvernement au prix probablement, au vu du profil que la direction podémite est décidé à adopter, de nouvelles concessions politiques de sa part. Encore faudrait-il, si élections il y a, que les résultats soient à la hauteur. Ce qui n’est pas acquis. Mais il n’est pas exclu non plus que la perspective de dégager le « populaire » Rajoy et sa bande n’enclenche sur une dynamique électorale victorieuse ou, plus simplement, sur un accord parlementaire PSOE-Podemos-nationalistes catalans et/ou basques, permettant de créer ce « gouvernement du changement » mais exposant à un cycle de désillusion comme celui rapidement ouvert, en France, par le « Tout sauf Sarkozy » en 2012. Et cela, malgré la présence dans un tel gouvernement espagnol des « trublions radicaux » emmenés par Pablo Iglesias, dont on vient de voir qu’ils sont en voie de déradicalisation accélérée, en voie de syrization précoce [15], avant même d’avoir accédé au gouvernement, intégrant seulement, différence majeure avec la situation grecque, qu’il n’y a pas eu de pasokisation par implosion électorale du PSOE.

Des indices montrent pourtant que les choses bougent dans Podemos pour refuser en premier lieu le fonctionnement verticaliste du parti, qui donne à la direction carte blanche pour imprimer les réorientations politiques que nous avons vues. Condition insuffisante mais nécessaire pour permettre l’affirmation d’une politique alternative, dans un sens décidément anticapitaliste, axé sur la reconstruction du mouvement social, qui fasse sauter l’obstacle posé à une confrontation avec la Troïka et neutralise la chronique à la grecque d’une défaite annoncée pesant sur toute orientation qui se refuse à se confronter à l’Europe du capital.

Le récent large succès, à la primaire des catalans de Podem, d’une candidature à la direction opposée à la direction centrale iglésiste et soutenue par les anticapitalistes [16], comme la remontée au niveau de la direction du parti, après le 26J, des positionnements de 400 cercles [17] majoritairement critiques avec une campagne qu’ils auraient souhaitée « moins social-démocrate et plus indignée » et « cognant plus », signifient qu’il existe encore la possibilité de travailler à redresser ce parti si le pouvoir est rendu aux militant•e•s. Mais l’affaire ne sera pas simple pour les anticapitalistes, de par le fonctionnement interne antidémocratique maintenu qui bride leur autonomie et les aspire, quoiqu’ils en aient, à assumer les tâches prenantes de l’animation de campagnes électorales, dont il est acquis qu’elles sont appelées à fourvoyer, si rien ne change, un esprit indigné visiblement encore largement présent parmi les militant•e•s [18]. Ceux et celles-ci se résoudront-ils/elles à voir Podemos fonctionner en miroir de Ciudadanos, à voir les « émergents » des deux bords, le « Podemos de gauche » et le « Podemos de droite » participer, au fond en synchronisation, du syndrome de subordination du rémora, accroché chacun à son requin bipartite ? Pour le plus grand bénéfice de celui-ci et, plus fondamentalement, de l’écosystème politique de la domination capitaliste dans l’État espagnol, dont on aurait tort de penser qu’il serait rétif à se reconfigurer pour surmonter sa crise…

L’heure est indéniablement à faire à l’envers le parcours d’institutionnalisation et de neutralisation que connurent les colères populaires en 1978, en retrouvant et en politisant, plus qu’il n’a pu être fait, la dynamique désinstitutionnaliste de 2011 : ce qui n’exclut pas toute présence dans les institutions pour autant que l’on rejette le piège électoraliste dans lequel l’iglésisme, c’est clair maintenant, est décidé à faire tomber Podemos.

Antoine Rabadan

Voir en ligne : Site du NPA national

Notes

[1Le PCE comptait plus de 200 000 militants en 1977, tandis que le PSOE n’en avait que 3 500 (Javier Tusell, « Dictadura franquista y democracia 1939-2004 », Barcelone, Crítica, p. 250).

[2« La economía vive su peor momento de la legislatura a dos meses de las elecciones », L’économie connaît son pire moment de la législature à deux mois des élections (El País, 4 janvier 2008), http://elpais.com/diario/2008/01/04/economia/1199401201_850215.html

[3« Nueve meses sin una sola ley », Neuf mois sans une seule loi (El País, 15 août 2016), http://politica.elpais.com/politica/2016/08/15/actualidad/1471289112_444862.html

[4« Ciudadanos no negociará los Presupuestos con el PP hasta que haya Ejecutivo », Ciudadanos ne négociera pas les budgets avec le PP en l’absence d’exécutif (El País, 15 août 2016), http://politica.elpais.com/politica/2016/08/15/actualidad/1471260118_136785.html

[5Le PSOE a payé le prix fort d’avoir été le parti du gouvernement contre lequel s’est soulevée l’indignation. Il n’a pesé, à la législative de novembre 2011, que 39 % dans le total des voix cumulées PP-PSOE, en perdant plus de 4 millions de voix et 15 points.

[6Antoine Rabadan, « L’échec de Podemos et de ses alliés : de l’urgence d’une réorientation », Contretemps, 26 juillet 2016, https://www.contretemps.eu/interventions/échec-podemos-ses-alliés-urgence-réorientation. Lire aussi « “Et l’on n’a pas pu”. Podemos à la croisée des chemins », de Mario Espinoza Pino, Contretemps, 28 juillet 1916, https://www.contretemps.eu/interventions/«-n’-pas-pu-»-podemos-croisée-chemins et « État espagnol — 2015, année électorale. 2016 : relance des mouvements sociaux ? », revue L’Anticapitaliste n° 73, février 2016, https://npa2009.org/idees/international/etat-espagnol-2015-annee-electorale-2016-relance-des-mouvements-sociaux

[7Unidos Podemos est un clin d’œil par le premier terme au dernier venu dans la coalition, Izquierda Unida. Cet intitulé traduit plus essentiellement l’abandon par la direction de Podemos de la stratégie du cavalier seul politique plébiscitée par le Congrès de Vistalegre (octobre 2014), une politique qu’avant l’accord avec IU, l’ouverture, pour les élections locales, à d’autres partis avait remisée au placard des belles idées sans avenir.

[8De « quince de mayo », quinze mai.

[9« Podemos, ou l’art de “prendre d’assaut le ciel” par les élections », revue L’Anticapitaliste n° 70, novembre 2015, https://npa2009.org/idees/international/podemos-ou-lart-de-prendre-dassaut-le-ciel-par-les-elections

[10« L’échec de Podemos et de ses alliés : de l’urgence d’une réorientation », Contretemps, http://www.contretemps.eu/interventions/échec-podemos-ses-alliés-urgence-réorientation

[11« El artículo 135 de la Constitución, antes y después de la reforma de 2011 », L’article 135 de la Constitution, avant et après la réforme de 2011, El País, 21 novembre 2014, http://politica.elpais.com/politica/2014/11/24/actualidad/1416849910_452980.html

[12Aujourd’hui Pedro Sánchez déplore ce vote et veut revenir sur cette modification constitutionnelle. Mais il joue au chat et à la souris sur le sujet, visiblement pour se garder une marge de manœuvre en cas d’accès à la présidence du gouvernement : il affirme ainsi sa volonté de « réformer », non d’« abroger » cet article.

[13Pablo Iglesias : « C’était idiot de dire quand nous étions à l’extrême-gauche que les choses changent dans la rue et non dans les institutions. » Anti-K, L’économie anticapitaliste, http://www.anti-k.org/2016/07/11/96885/#.V7nh564zGHl

[14Vidéo : Pablo Iglesias, « Felipe González tiene el pasado manchado de cal viva », Felipe González a son passé taché de chaux vive (https://www.youtube.com/watch ?v=oQ9tEK6uewQ). La chaux vive est une allusion à l’assassinat en 1983 de deux militants basques, Joxean Lasa et Joxi Zabala, qui furent enlevés par les anti-ETA Groupes antiterroristes de libération (GAL), torturés, assassinés et dont les corps furent enterrés sous 100 kilos de chaux vive (« 25 años de la desaparición de Lasa y Zabala. La cal viva no enterró la guerra sucia », Il y a 25 ans, la disparition de Lasa et Zabala. La chaux vive n’a pas enterré la sale guerre, Gara, 15 octobre 2008, http://gara.naiz.eus/paperezkoa/20081015/101396/es/La/cal/viva/no/enterro/la/guerra/sucia/). Le ministre de l’intérieur de Felipe González, José Luis Barrionuevo, fut condamné en 1998 à dix ans de prison pour son implication dans les GAL. Felipe González lui-même fut soupçonné, sans conséquences judiciaires, d’avoir été le « Monsieur X » à la tête de ce groupe d’assassins. Quelque temps après sa sortie polémique, Pablo Iglesias a fait son autocritique et présenté ses excuses au PSOE, voir http://www.eldiario.es/politica/Pablo-Iglesias-insistir-referencia-investidura_0_512348869.html)(https://www.youtube.com/watch?v=oQ9tEK6uewQ

[15Nous avions récemment évoqué le risque d’izquierdaunisation (institutionnalisation par reprise à son compte de la politique d’alliance avec le PSOE défendue de longue date par IU) de Podemos. Voir le texte cité, « L’échec de Podemos et de ses allié : de l’urgence d’une réorientation ».

[16« El crítico y anticapitalista Albano Dante Fachín liderará Podem », Le critique et anticapitaliste Albano Dante Fachín va diriger Podem, La Vanguardia, 26 juillet 2016, http://www.lavanguardia.com/politica/20160726/403482123383/albano-dante-fachin-secretario-general-podem.html. Une forte opposition se dessine aussi dans le Pays valencien, depuis les cercles, contre la direction locale iglésiste : « El sector crítico de Podemos se organiza », Le secteur critique de Podemos s’organise, Levante, El mercantil valenciano, 29 août 2016, http://www.levante-emv.com/comunitat-valenciana/2016/08/29/sector-critico-organiza/1460599.html.

[17Voir « L’échec de Podemos et de ses alliés : de l’urgence d’une réorientation ».

[18En clôture de son Université d’été, Anticapitalistas, courant interne à Podemos, s’affirme favorable à la signature, en cas d’échec tout prochainement de l’investiture du PP, d’un accord d’investiture entre Podemos et le PSOE (et les partis « nationalistes ») mais sans que le premier participe au gouvernement. Le programme, en 20 à 25 points, négocié pour parvenir à cet accord devrait inclure, entre autres, « l’arrêt des expulsions de logements, l’abrogation de la réforme de l’Education (LOMCE), celle de « la loi bâillon » et des deux réformes du travail, donc celle instituée par les socialistes. Lire https://www.cuartopoder.es/deidayvuelta/2016/08/28/la-izquierda-plantea-alternativas-ante-el-probable-fracaso-de-rajoy-en-la-investidura/9773

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Mis à jour le lundi 11 décembre 2017