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Auch et Le Garros au centre du « Monde »

Décidément, le Gers est à l’honneur dans les médias nationaux : impôts locaux à Auch, grippe aviaire, et « même » le Garros a droit à un reportage du Monde.

On se rappelle de la visite de Hollande en 2013 pour officialiser l’unique zone à urbaniser en priorité (ZUP) du Gers au Garros.

Pour n’importe qui a un peu voyagé en France, on n’a un peu de mal a considérer le Garros comme un quartier difficile et décrire les relativement petits immeubles comme des barres parait exagéré ; difficile en effet de comparer la place de la Fontaine et ses immeubles Porthos et D’Artagnan avec la Muraille de Chine à Saint-Étienne, la Castellane à Marseille ou encore la Courneuve.

Le quartier n’est pas particulièrement excentré, la place de la Fontaine n’est à moins de deux kilomètres de la Place de la République, et s’il est clair qu’il n’y a pas tous les services il y a quand même collège, lycée et école à proximité. On se souvient d’ailleurs de la lutte pour garder l’école en ZEP alors que le quartier avait été mis en ZUP !

Qu’il n’y ait quasiment plus de mixité sociale ne fait aucun doute. Mais est-ce vraiment la faute à Porthos et D’artagnan ? Revenons un peu en arrière, en 2002 précisément, quand il a été question de rénover la Hourre. Il n’était pas question alors de toucher au Garros. La Dépêche du 17 mai 2002 était presque lyrique pour décrire le quartier : « Le Garros, gardienné, réhabilité, aux espaces verts parfaitement entretenus se veut de plus en plus attractif. »

Que s’est-il donc passé depuis ? Justement pas grand chose si ce n’est l’abandon progressif de l’entretien par l’office HLM. Et ces immeubles qui n’ont jamais été de la plus grande qualité se sont dégradés à vitesse grand V, tel que c’est décrit dans le Monde : moisissures, chauffages défectueux, mauvaise isolation mais aussi saleté, crottes, etc. Tous ces problèmes auraient pu être résolus avec de l’entretien et la présence de concierges. Et l’argent n’a pas fait défaut quand il s’est agi d’afficher les immenses posters des habitants du quartier et de donner un coup de propre à l’extérieur pour donner le change alors que les immeubles devenaient de plus en plus insalubres. Alors bien sûr tous ceux qui le pouvaient ont quitté le quartier et signé la fin de la mixité sociale. Et la plupart des commerces et services ont suivi.

Et comme si cela ne suffisait pas les HLM ont décidé de mettre en place une ségrégation basée sur l’origine des habitants. Tel immeuble est ainsi devenu l’immeuble des Tchétchènes, inutile de dire que ce genre de pratiques, totalement discriminatoires et qui aurait dû être sanctionnée par la justice ne permet pas aux populations concernées de s’intégrer dans la vie de la cité.

Alors ces 3 millions d’€ pour la seule destruction des immeubles, c’est un exemple de la gabegie de nos élus. Car les HLM touchent des loyers et le minimum pour un propriétaire qui touche des loyers, c’est d’entretenir son immeuble. Sans compter que cela aurait pu donner du travail aux habitants… du Garros. Les immeubles auraient pu être isolés de l’extérieur comme cela a été fait pour d’autres immeubles sociaux d’Auch, rue du 8 mai par exemple.

C’est aussi un non-sens écologique, il faut évidemment beaucoup moins de matériaux et d’énergie pour rénover et entretenir qu’il en faut pour détruire et reconstruire.

La ZUP, c’est bien, particulièrement si ça peut permettre à des jeunes de se former et de trouver un travail, mais on a l’impression que tout cela est un immense gâchis. La démolition aurait pu et dû être évitée et toutes les mesures sociales auraient dû être prises depuis longtemps.

François


Ils étaient les premiers à avoir posé leurs meubles à D’Artagnan. La barre venait de sortir de terre, à côté de sa voisine, Porthos, toutes deux ceinturant fièrement la place de la Fontaine, au cœur du quartier du Grand Garros, à Auch. C’était le 1er mars 1974, quelques années après la naissance de la zone à urbaniser en priorité (ZUP), l’unique du Gers, au pied des champs de céréales, à quelques encablures des producteurs de foie gras.

Le couple Soucek – lui chauffeur routier, elle mère au foyer – y avait atterri avec d’autres familles rapatriées d’Algérie. « C’était la belle époque », sourit la vieille dame en dépliant le bail jauni par le temps sur la toile cirée de sa cuisine. Celle où la barre de six étages était « flambant neuve », comme les bancs et les aires de jeux de ce petit quartier prisé par les familles en train de s’agrandir, vue sur la cathédrale d’Auch d’un côté, sur la chaîne des Pyrénées de l’autre.

Quarante-deux ans plus tard, dans l’appartement rongé par la moisissure noire et le hall aux relents d’urine, les beaux souvenirs ont un goût d’amertume. Car, au fil des décennies, la barre s’est dégradée. Au point de devenir inhabitable. Les locataires ont dû s’y résigner:D’Artagnan et Porthos seraient détruites courant 2017. « Aérer », « reconnecter au territoire » : la renaissance du quartier passait par là. Un acte symbolique fort, marquant le début de la rénovation urbaine. Mais un choc pour la trentaine de familles à reloger, dont certaines ont toujours vécu ici. Et pour une cité et un département rural qui n’ont encore jamais vu de barres « tomber ». Les Soucek auront été les derniers à quitter D’Artagnan, un jour de novembre 2016.

Dimension politique

Ici, on pensait tout ça réservé aux banlieues, « les vraies », les dures, celles de l’autre côté du périph, les mises au ban des grandes villes. Pas à une cité des champs à 2 km du centre-ville que tous décrivent comme « tranquille », « ambiance village » : deux mille habitants, trois ensembles d’une soixantaine d’immeubles, des pavillons des années 1970 en lisière et deux caissières qui demandent même des nouvelles des chats. De la petite délinquance et des poubelles qui brûlent de temps en temps, c’est vrai, mais « des jeunes qui disent toujours bonjour ».

Le petit quartier n’en partage pas moins avec les « banlieues » des immeubles vétustes, des installations dégradées et des indicateurs sociaux alarmants : 22,4 % de chômage en 2014, autant de familles monoparentales et un revenu annuel médian qui descend à 7 056 euros. Ici aussi, les enfants se disent souvent « du Garros » avant de se dire d’Auch.

Le faible revenu des habitants a permis au quartier d’intégrer la nouvelle géographie prioritaire du quinquennat, redessinée à partir de cet unique critère. Objectif : resserrer les efforts sur les quartiers les plus pauvres. Des communes périurbaines ou rurales comme Auch ou Guéret ont ainsi pu faire leur entrée sur la nouvelle carte des quartiers aidés, tandis que d’autres en sortaient.

Traduction de l’un des engagements de campagne de M. Hollande : celui de l’égalité des territoires. Une réforme critiquée par certains spécialistes, qui estiment qu’en faisant l’impasse sur la problématique des discriminations, elle occulte les vrais enjeux. Et lui reprochent une dimension politique : prouver qu’il n’y en a pas que pour les minorités des banlieues et s’occuper de la France des sous-préfectures pour enrayer le vote Front national.

Au Garros, tous se souviennent du passage de François Hollande, en août 2013. « Un grand enjeu pour mon mandat, c’est de permettre à chacun de penser (…) qu’il n’y a aucune préférence pour certains quartiers par rapport à d’autres, avait expliqué le président ce jour-là. La politique de la ville, elle concerne tout l’espace français. » Le Garros devenait l’un des visages de cette réforme. C’est dans ce quartier désormais « prioritaire » qu’on expérimenterait le premier conseil citoyen, espace voulu de « co-construction » avec les habitants.

« La spirale de la déclassification »

Zineb Dehbi, mère célibataire de 45 ans, traits de Madone ceints d’un foulard, se souvient de l’espoir ressenti. Le Garros allait être aidé, ils avaient « pris conscience que les quartiers des campagnes souffrent aussi ». Pour s’occuper à plein temps de son fils de 9 ans, hyperactif, elle a cessé de travailler. Elle vit de plusieurs aides, mais tient « grâce à la solidarité de ce quartier », devenu « une famille ».

Il y a le centre social, les associations, les écoles… tous ceux qui font battre le cœur du Garros depuis toujours. Et oublier le déclin du petit espace commerçant, place de la Fontaine : « Là, il y avait la boulangerie, ici le coiffeur, le Crédit agricole… », montre Mme Dehbi. Tous sont partis. Comme les familles d’enseignants ou d’infirmiers, qui ont déserté au fil des décennies. Et avec eux, la mixité sociale. Fatale antienne des quartiers populaires.

Avant que la barre Porthos ne soit démolie, Zineb Dehbi remonte de temps en temps dans son ancien appartement, pour profiter encore un peu de cette vue imprenable sur la cathédrale Sainte-Marie d’un côté, et la chaine des Pyrénées, de l’autre.

Car, ruralité ou pas, « la spirale de la déclassification » est la même partout, constate l’Office public de l’habitat : paupérisation, quartier qui n’attire plus que ceux qui ne peuvent pas vivre ailleurs, accession à la propriété marginale, sentiment de relégation… Et les espoirs placés dans le projet de renouvellement urbain ne varient pas : « Résidentialiser le quartier », lui redonner une attractivité, en sortant du 100 % logement social, en recréant des espaces verts, en faisant revenir commerces et services…

Le chemin du renouveau sera long, chacun le sait – le programme, signé pour dix ans, n’en est qu’à la phase d’étude. Le sénateur et maire Franck Montaugé n’est pas sûr d’en voir lui-même les fruits. Mais l’essentiel est que sa ville ait intégré le dispositif, il s’est battu pour pendant des années.

Zineb Dehbi n’est pas pressée. Quitter Porthos, son premier « chez [elle] », fut pour cette exilée marocaine un « déchirement ». Mais elle sait que c’est « dans l’intérêt du quartier » et a été bien relogée, dans un T3 lumineux avec grand jardin. À hauteur d’habitante, elle a déjà perçu des changements qui lui donnent raison d’y croire : la mise en place d’un programme de sport, le recrutement de médiateurs, l’arrivée du docteur Miranda – premier médecin du quartier –, les bus bientôt plus fréquents, le bureau de poste qui va finalement rester… Des améliorations auxquelles les habitants investis au conseil citoyen sont fiers d’avoir participé.

Ce matin de novembre, les marcheuses du Grand Garros présentent leur quartier à un groupe de femmes venues de quartiers de Montauban pour s’inspirer de leur démarche de « marches exploratoires ».
Tout comme ce groupe de marcheuses, qui donne tant espoir à Mme Dehbi. Il y a Anne-Marie, Diana, Djamilah… Elles sont une trentaine, des foulards pour certaines, des coiffes de religieuse pour d’autres, toutes avec l’envie d’améliorer leur cadre de vie. Depuis deux ans, elles marchent par tous les temps, haut et fort, font remonter leurs demandes aux élus, et même aux ministres de passage. « La co-construction avec les habitants ? On est en plein dedans : ces femmes, on les entend », salue Pascale Bergé, la directrice du centre social de la Caisse d’allocations familiales (CAF) qui porte – avec d’autres – ce projet de « marches exploratoires de femmes », au cœur du contrat de ville.

S’ils ne l’ont pas attendu pour agir, les acteurs du quartier préfèrent voir l’entrée dans la politique de la ville comme « une chance ». Sans toutefois se faire d’illusions : chacun a en tête les quarante ans d’échec des plans banlieues. Sauf qu’ici, « on est partis d’une page blanche et il a fallu tout inventer », souligne le maire, pour qui c’est peut-être ça, « la chance du Garros ». Ça, et l’échelle plus réduite du quartier. Une « taille humaine » qui permet à Laurent Autret, animateur à la salle polyvalente, de penser qu’un meilleur accompagnement des jeunes est possible.

Les jeunes, eux, sont plus partagés. Originaire de Mayotte, regard doux perdu au loin, Himidati, 25 ans, qui élève seule sa fille de 3, trouve tout ça « positif » et se sent « bien accompagnée », ici. La mission locale l’a aidée à financer son permis de conduire, à faire une formation et, aujourd’hui, à chercher du travail. Nessim, 19 ans, look travaillé, qu’on retrouve chaque jour sur la place en train de tuer le temps, préfère, lui, « attendre de voir ». Car « des gens qui nous font des promesses et nous la font à l’envers, on connaît que ça ! », lâche celui qui a déjà vu passer « toute la clique, même Rama Yade », candidate à la présidentielle.

Himidati, 25 ans, élève seule sa fille Lina, 3 ans. Sans perspective d’emploi à Mayotte, d’où elle est originaire, elle a choisi de rejoindre ses deux soeurs qui vivent dans le quartier du Grand Garros, à Auch.

Farid, 17 ans, survêt’ Lacoste, s’agace des presque 3 millions d’euros débloqués pour démolir les barres, qu’il préférerait pour sa part voir consacrés à la reconstruction de la mosquée, incendiée en août 2015. Un acte criminel qui a bouleversé le quartier. L’enquête est toujours en cours. En attendant que le nouveau lieu de culte soit construit, les fidèles prient dans des préfabriqués.

Derrière sa défiance apparente, Farid n’oublie pas de surveiller l’heure : il ne veut pas arriver en retard à sa formation « garantie jeunes » – un dispositif d’accompagnement renforcé vers l’emploi pour les 16-25 ans, dont François Hollande a fait une priorité. Zineb Dehbi sourit. Pour elle, c’est bien l’exemple que le quartier « est en train d’aller mieux » :les jeunes sont moins nombreux qu’avant à traîner sur la place. « Ça veut dire que maintenant ils travaillent, qu’on leur a trouvé une solution. » La Mission locale suit plus de cent trente d’entre eux, dont vingt-deux dans le cadre de la garantie jeunes. La mère de famille espère que, dans dix ans, quand son fils en aura 19, le centre-ville d’Auch regardera fièrement vers le Grand Garros.

Camille Bordenet (Auch (Gers), envoyée spéciale)
Journaliste au Monde

Voir en ligne : Le Monde

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Mis à jour le lundi 11 décembre 2017