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La police et les anticapitalistes, deux mondes inconciliables ?

« Tout le monde déteste la police ! » fut l’un des slogans les plus scandés en France par les manifestants lors du mouvement « contre la loi Travail et son monde » au printemps 2016. La répression systématique avec un degré de brutalité très élevé qui s’est abattue sur celles et ceux qui investirent le rues et les places conduisit une grande partie de ces derniers à identifier la police, ce groupe d’hommes armés chargé du maintien de l’ordre sur le territoire intérieur, comme un ennemi [1]. En l’espace de quelques mois, des centaines de milliers de personnes pour beaucoup étrangères au groupe des « sur-exploités » vécurent un aperçu de ce que ce dernier subit au quotidien depuis des décennies [2]. La mort d’Adama Traoré, le 19 juillet dernier, ou encore le viol de Théo le 2 février dernier peuvent à nouveau témoigner de cette extrême violence qui s’abat sur les populations des quartiers populaires. En somme, l’exacerbation de la fureur policière ces derniers mois à l’encontre de toutes celles et tous ceux qui représentent un danger pour le système capitaliste pose une question centrale qui fut fort logiquement débattue au sein de Nuit Debout.

La police, ici comme ailleurs, est-elle nécessairement en opposition face à celles et ceux qui incarnent une menace pour un monde où exploitation et oppressions sont triomphantes ? Autrement dit, la police est-elle inévitablement l’ennemie des exploités et des opprimés lorsque ceux-ci sortent du rang ou sont jugés susceptibles de le faire ?

Pour répondre à cette interrogation, premièrement, nous nous interrogerons sur les fonctions fondamentales de la police dans les sociétés de classes contemporaines. Ensuite, nous étudierons tout particulièrement l’institution policière en France avec un abrégé de son histoire depuis la fin du XVIIIe siècle et de ses évolutions récentes pour mesurer à quel point la conciliation est envisageable ou non [3].

Les fonctions fondamentales de la police dans les sociétés de classes contemporaines

Aujourd’hui, pour de très nombreuses personnes, la police a pour mission de protéger la population, d’assurer sa sécurité, de mener des enquêtes et d’arrêter les délinquants, les criminels ou encore les terroristes. Ce portrait est très largement diffusé par de multiples séries policières qui enregistrent de très fortes audiences tel que « Les Experts » [4]. Ce tableau est également peint par les médias conventionnels et ce d’autant plus lorsque les services de renseignement déjouent des attaques terroristes, lorsque les forces de l’ordre sur le terrain interviennent en cas d’attentats et qu’elles traquent les auteurs de ceux-ci. En France, après les assauts qui ont visé Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher en janvier 2015, les policiers furent présentés comme des héros. Ce discours est aussi colporté à l’école lors des cours d’enseignement « moral et civique ». En substance, cette homélie est écoulée par tous les canaux possibles. Celles et ceux qui produisent cette perception des choses sont celles et ceux qui détiennent le pouvoir économique à l’image des capitalistes qui possèdent les médias de masse ou les sociétés de production de séries télévisées. Elle est également produite par celles et ceux qui concentrent entre leurs mains le pouvoir politique, qui dirigent l’État. En outre, l’idée que la police est là, avant tout, pour nous protéger de maux qui seraient le produit d’une nature humaine en partie défaillante est tellement ancrée que même des personnes engagées pour un monde meilleur et contres les violences policières la reprennent et la diffusent. C’est le cas du rappeur Kery James qui dans une tribune appelant à participer à la « Marche pour la justice et la dignité » le 19 mars prochain à Paris parue dans le journal Le Monde du 17 février dernier pose la question suivante : « Quel est donc l’avenir de ce pays si une partie des Français ne se sent pas en sécurité en présence de ceux qui sont censés les protéger ? ». À nos yeux, la question devrait être posée différemment. Elle pourrait être formulée ainsi : la police est-elle censée nous protéger ?

Effectivement, la police est censé arrêter celui ou celle qui vole le sac à main d’une petite vieille, des mafieux, des tueurs en série ou des individus qui se livrent à des tueries de masse. Elle essaye effectivement en vain de remédier à des maux générés non pas par la nature humaine mais par le système lui-même. Toutefois, ses fonctions fondamentales sont historiquement et présentement ailleurs et ce ne sont pas les séries, les médias de masse ou les cours de moral qui vont les mettre en valeur. Pour les mettre en exergue, il est indispensable d’aborder la notion d’État d’un point de vue marxiste [5]. Dans les sociétés primitives, ce dernier n’existait pas. Il n’y avait pas de pouvoir politique institutionnalisé détenu par un petit nombre de personnes détaché du travail pour la satisfaction des besoins humains élémentaires. L’État est né dans des conditions historiques particulières. Son émergence a répondu aux besoins d’une poignée d’hommes qui, dans certaines collectivités, s’est appropriée le surplus de richesses engendré par le développement de l’agriculture. Pour maintenir son nouveau privilège économique, elle eut intérêt à prendre en main la justice et à exercer une contrainte sur le reste de la société grâce à un groupe d’hommes armés détenteur de la violence légitime. Avec le temps, l’État s’est complexifié. Ses formes se sont diversifiées. Il acquit une certaine autonomie. Mais en définitive, sa nature de classe perdure. Son organisation plus ou moins démocratique et ses aspirations plus ou moins sociales à un instant donné n’est que le reflet du rapport de force entre les classes en présence dans la société. Pour résumer, il ne fut, il n’est et il ne sera jamais neutre et pour garantir sa pérennité, le groupe d’hommes armés à son service a toujours joué un rôle fondamental. Ce dernier est le garant de l’ordre établi tant d’un point de vue politique qu’économique. En outre, de manière symétrique, le sort des individus qui composent ce groupe dépend de la perpétuation de cet ordre. Ainsi, celles et ceux qui se battent pour renverser les pouvoirs en place se retrouvent de fait en opposition avec ce qui est aujourd’hui nommé la police. Cela est d’autant plus vrai dans une situation très instable. La crise globale à laquelle sont actuellement confrontées les classes dirigeantes les engage à utiliser leur bras armé avec une détermination toujours plus forte pour taper sur toutes celles et tous ceux qui remettent en cause leur position. Dès lors, en premier lieu, la fonction fondamentale des forces de l’ordre dans les sociétés de classes contemporaines est de réprimer celles et ceux qui mettent ou qui sont susceptibles de mettre en péril le monde tel qu’il est.

Matraquer, blesser voir tuer n’est cependant pas la seule fonction primordiale de l’institution policière. Les classes dirigeantes la mandate également, en lien avec la justice, pour surveiller et contrôler les populations afin de savoir si elles observent les règles du jeux et de prévenir leur non respect. Cela est d’autant plus prégnant dans une situation où le consentement même passif des dominés à être dominé se délite. C’est le cas, par exemple, dans les démocraties bourgeoises occidentales depuis le début des années 2000. La multiplication des lois sécuritaires en atteste même si elles ont aussi pour objectif de renforcer la capacité de coercition de la police ainsi qu’un système judiciaire toujours plus répressif. Aux États-Unis, le vote du « Patriot Act », deux ans après les gigantesques manifestations altermondialistes à Seattle, est un formidable outil pour surveiller tous les étasuniens et en particuliers les populations les plus exploitées et opprimées jugées en mesure de se révolter soudainement à l’image des masses afro-américaines à Los-Angeles en 1992 suite à l’acquittement des 4 officiers de police qui avaient tabassé Rodney King. De l’autre côté de l’Atlantique, en France, des dizaines de lois sécuritaires furent votées entre 2002 et aujourd’hui au prix d’une restriction conséquente des libertés individuelles. Dès 2011, l’ONG Privacy International classe « le pays des droits de l’homme » parmi les pires nations d’Europe à ce sujet [6]. Cette surveillance et ce contrôle généralisés toujours plus efficaces grâce au progrès technologique sont un véritable danger et un authentique frein à notre combat qu’il ne faut aucunement sous-estimer. Le mobile invoqué est en permanence la lutte contre le terrorisme or la cible est nous toutes et tous. Couplé à la répression, c’est un outil prodigieux pour inciter à l’inaction. Si tu bouges, nous le savons, nous t’observons. « Big brother is watching you » est un des mécanismes de la gouvernance de la peur.

Dès lors, surveiller et contrôler les populations et réprimer celles et ceux qui ne marchent pas droit ou qui sont susceptibles de dévier sont les 3 fonctions essentielles de la police dans les sociétés de classes contemporaines. Autrement dit, fondamentalement, la police n’est pas là pour nous protéger. Elle est là pour protéger les intérêts de celles et ceux qui lui donnent une raison d’être et qui lui donnent les ordres. Elle les défend de tout ce qui les menace. Toutefois, une question reste en suspend. Les policiers peuvent-ils sortir du rang ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de mobiliser l’approche marxiste autour de la notion de « conscience » [7]. En premier lieu, il faut réussir à se détacher d’un certain idéalisme qui revient à penser que chaque être humain peut avoir sa propre conscience en dehors de toute attache matérielle. Platon et Aristote le pensaient. Pour eux, les idées sont innées. À l’inverse de cette conception, Marx part du postulat qu’il existe un monde matériel indépendant de nous-mêmes et que le contact avec ce monde est la source de notre conscience. Ce contact n’est pas seulement une affaire individuelle, il a principalement une dimension historique et sociale inscrite au sein de rapports de classes passés et présents. Ainsi, « ce n’est pas la conscience des hommes qui déterminent leur être, c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience » [8]. En somme, notre perception des choses est modelée par le monde dans lequel nous vivons et par la place que nous y occupons bien que, de manière dialectique, nous participons à le changer via nos actions qui à leur tour enrichissent notre conscience. Dès lors, la police, en tant que couche séparée du reste des travailleurs en raison d’intérêts assujettis à ceux des classes dirigeantes, n’est aucunement prédisposée à rejoindre notre camp, celui de celles et ceux qui se battent pour construire un monde débarrassé de toute forme d’exploitation et d’oppression. Les policiers ne sont pas des travailleurs comme les autres, leur conscience est façonnée dans le sillon de celle des dominants, ils ne peuvent être nos alliés et l’histoire contemporaine semble nous donner raison car ceux qui refusent d’obéir, de remplir leur devoir, sont des cas exceptionnels dans les sociétés de classes développées, mûres, avec des bases solides [9].

Cette incompatibilité entre eux et nous est d’autant plus perceptible en France où la police est particulièrement violente, raciste et fascisante.

La police française, une institution particulièrement violente, raciste et fascisante

La police française contemporaine commence à se mettre en place durant la Révolution (1789-1799) suite à la disparition de la police d’Ancien Régime. Cependant, c’est véritablement à partir de 1800 que le processus s’accélère et se concrétise sur des bases durables. À cette date, Bonaparte entreprend de constituer une police à sa dévotion. Celle-ci est chargée de mettre sur pied un système de surveillance, de contrôle et de répression très développé au service du premier Consul puis de l’Empereur. Nous retrouvons ici les trois fonctions fondamentales des forces de l’ordre. Napoléon III, lors du Second Empire, s’inscrit dans les pas de son oncle. En 1855, il crée les Renseignements généraux pour prendre la température de l’opinion publique et pour traquer les propagateurs du socialisme. La IIIe République, la république bourgeoise par excellence, ne renie pas cet héritage et va redoubler d’effort pour développer l’institution policière dans un contexte d’effervescence sociale. Lorsque des grèves éclatent, des policiers sont envoyés parmi les ouvriers pour jouer le rôle de taupe. C’est le cas en 1908 lors des grandes grèves de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges. Et quand les flics n’infiltrent pas, ils frappent fort. Lors de cette même grève, le 30 juillet, quatre grévistes sont tués par les forces de l’ordre. Toutefois, c’est sous le régime de Vichy que la police française contemporaine prend une dimension nouvelle tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif. Afin d’en faire un instrument très efficace, Pétain et ses sbires recrutent, réorganisent et unifient les différents services. En 1941, la Police nationale est née. En son sein, sont notamment créés les Groupes mobiles de réserve, les ancêtres des CRS, des unités paramilitaires chargées de réprimer les foules. De haut en bas, du sommet de la hiérarchie à la base, sous la houlette de Renée Bousquet et en lien avec les nazis, les agents participent à la traque, à la torture et à l’exécution des résistants ainsi qu’aux arrestations des juifs [10]. Des policiers ont-ils démissionné ? Des policiers ont-ils résisté ? Répondre non serait malhonnête. Le groupe de fonctionnaires de police entrés dans la Résistance le plus connu est « Honneur de la police ». Toutefois, l’immense majorité d’entre eux collabore, de fait de manière très active, malgré une situation très particulière qui aurait pu, a priori, les pousser massivement à sortir du rang. Le pays est occupé et un nouveau régime politique enterre la République. Dès lors, pour quelle raison n’ont-ils pas massivement fait défection ? La réponse est élémentaire. La police est continuellement nourrie par les idées les plus réactionnaires de part sa besogne. Ainsi, parce que l’existence façonne la conscience, lorsque le changement bascule vers un État plus autoritaire et plus répressif qui fera d’elle sa colonne vertébrale, elle peut être encline à accompagner le mouvement. De surcroît, si cette nouvelle entité politique est soutenue par une partie importante des classes dirigeantes car elle ne remet pas en cause l’essence économique et sociale de l’ordre établi et qu’elle est par ailleurs utile à sa sauvegarde dans un contexte singulier, les policiers sont d’autant plus disposés à suivre la vague. Tout comme en France en 1940, ce fut le cas en Italie au début des années 1920 et en Allemagne au début des années 1930. En somme, garante de l’ordre établi, la police n’est pas programmée pour le renverser mais elle peut-être disposée à altérer sa nature politique sur des bases fascistes.

À ce sujet, aujourd’hui, l’histoire risque de bégayer. Alors que le Front national est aux portes du pouvoir, de plus en plus de policiers se radicalisent. Cette radicalisation est à la fois le produit de cette poussée de l’extrême-droite, du renforcement des fonctions de surveillance, de contrôle et de répression des forces de l’ordre et plus globalement d’une redéfinition de l’Etat bourgeois sur des bases de moins en moins démocratiques et de plus en plus autoritaires dans une situation de crises multiples qui déstabilise fortement les classes dirigeantes. Certains chiffres permettent de mesurer l’ampleur du phénomène. En 2015, lors du premier tour des élections régionales, 51 % des flics ont déposé un bulletin FN dans l’urne. Aujourd’hui, ils sont 57 % à envisager de le faire pour l’élection présidentielle du printemps 2017 [11]. Aussi, le mouvement des « policiers en colère » durant l’automne 2016 fut un précieux indicateur. Soutenue, instrumentalisée et dans certains endroits impulsée par le FN et ses officines fascistes, cette mobilisation illégale marque cependant un saut qualitatif majeur dans le processus de rapprochement entre police et extrême-droite. Dans la rue, durant plusieurs semaines, des policiers et des forces nationalistes et racistes organisées convergeaient. Ainsi, parce que cette perméabilité s’accentue et parce que la Police est la Police, il est inconcevable, pour les anticapitalistes, de soutenir même une seule des revendications des policiers. Plus de moyens pour mieux surveiller, contrôler et réprimer ce n’est souhaitable que pour ceux d’en haut. La complaisance d’une partie de la gauche radicale envers ces fonctionnaires pose un problème majeur de ce point de vue. Oui les conditions de travail de ces derniers sont parfois difficiles mais en quoi les améliorer serait une bonne chose pour tous les exploités et opprimés ? En outre, tous les discours qui entretiennent l’idée qu’il faudrait plus de moyens pour la police tout en réorientant de manière conséquente ses missions sont illusoires [12]. Il suffit de demander aux travailleurs et aux jeunes grecs ainsi qu’au migrants présents en Grèce si les forces de l’ordre sont plus douces depuis que Tsipras est au pouvoir. Les gouvernements passent alors que l’institution policière reste tant que l’ordre établi perdure. Par ailleurs, l’actuelle radicalisation de la police française est renforcée par un racisme qui l’habite depuis des décennies.

L’expérience de Vichy a laissé des traces. À la Libération, environ 7 000 policiers sont évincés mais ceux-ci ne constituent que la partie émergée de l’iceberg tout en sachant qu’une bonne partie d’entre eux réintégreront la « maison » peu de temps après. Toutefois, « le juif » ne peut plus être l’ennemi intérieur. Ainsi, le temps passant, et à la faveur des évènements sur la rive sud de la méditerranée, l’antisémitisme va progressivement laisser sa place à la haine anti-arabe en tant que racisme d’Etat et à fortiori au sein de l’institution policière. À partir de 1954, la police va être chargée de briser systématiquement et férocement les indépendantistes algériens ainsi que les mouvements de solidarité initiés par une partie de la gauche française. En métropole, deux épisodes symbolisent la fonction ultra-répressive, en plus des missions de surveillance et de contrôle, attribuée aux forces de l’ordre durant la Guerre d’Algérie. Le premier d’entre eux se déroule le 17 octobre 1961 à Paris. Ce jour-là, alors que des milliers d’algériens installés en métropole manifestent pacifiquement, la police frappe très fort. Des centaines de manifestants sont jetés dans la Seine depuis le pont Saint-Michel. Le nombre de mort serait entre 50 et 120 selon Benjamin Stora. Avec le consentement de De Gaulle, carte blanche a été donnée aux policiers par le préfet de Police de Paris, Maurice Papon, ancien secrétaire général de la préfecture de Gironde entre 1942 et 1944. Le deuxième épisode est marqué par le sceau de ce même homme. Il se déroule le 8 février 1962, de nouveau à Paris. Une manifestation contre l’OAS et en solidarité avec le peuple Algérien principalement organisée par le PCF et le CGT est violemment réprimée. Neuf manifestants sont tués. L’expérience de la Guerre d’Algérie va considérablement renforcer la place du racisme au sein de la police. En outre, de cette expérience s’inspirent les mécanismes de domination qui pèsent sur les populations laborieuses immigrées ou d’origine immigrée depuis les années 1960. Soumises à un contrôle social hérité des pratiques d’encadrement des populations coloniales et ce notamment en temps de guerre, parquées dans des espaces urbains déconnectés du reste du territoire ou autrement dit des ghettos, leur surveillance et leur répression correspond à un mode d’asservissement brutal impulsé par en haut et appliqué par la police pour tenter de les maintenir dans leur condition. Ainsi, les forces de l’ordre ne sont pas simplement racistes. Elles sont un acteur majeur de l’oppression raciale. Et si le zèle de certains flics existe , il ne peut dissimuler cette implacable réalité qui ne cesse de déboucher sur des drames et de faire couler des larmes et du sang dans l’intérêt toujours des classes dirigeantes. Les travaux du sociologue Didier Fassin mettent très bien en exergue la systématicité de ces pratiques violentes, vexatoires et discriminantes qui font que les populations des quartiers et en particulier les jeunes sont les premières victimes des violences policières [13]. En somme, parce que jugées instables, parce que susceptibles de se soulever soudainement en dehors des cadres conventionnels de la protestation tolérée, elles subissent sans cesse les foudres de la milice du Capital. Si nous rajoutons à cela la chasse aux sans papiers et aux migrants afin d’entretenir la filiation avec Pétain et ses chiens, nous saisissons pleinement la nature d’une police française définitivement violente, raciste et fascisante qui n’a aucunement sa place à nos côtés.

Finalement, nous avons vu que les fonctions fondamentales de la police dans les sociétés de classes contemporaines sont la répression, la surveillance et le contrôle des populations. Intrinsèquement liés à l’Etat et plus globalement aux intérêts des classes dirigeantes et parce que l’existence forge la conscience, les policiers ne peuvent, sauf pour quelques exceptions, sortir du rang. Par conséquent, la police et les anticapitalistes sont bel et bien deux mondes inconciliables. L’aperçu de la police française que nous avons donné conforte cette affirmation. Particulièrement violente, acteur majeur de l’oppression raciale et fascisante, il ne peut y avoir de compromis avec elle. De ce constat, nous tirons au moins 5 enseignements :

  1. Face à la police, nous ne pouvons compter que sur nous mêmes pour nous protéger. À ce sujet, des formations sont nécessaires pour savoir comment agir dans différents types de circonstance.
  2. Face à la police, nous devons, dans certaines situations, passer à l’action pour ne pas être condamnés à l’inaction. Par exemple, à Paris, lors du mouvement « contre la loi travail et son monde », lorsque la police filtrait et fouillait les manifestants pour qu’ils puissent accéder aux manifestations, il était juste de commencer à s’organiser collectivement pour essayer de forcer les barrages tout comme il est juste d’agir lorsque nous sommes témoins de contrôles au faciès.
  3. Dans les mobilisations, si la question se pose, nous devons défendre l’idée que nous n’avons rien à voir avec la police. Ce fut le cas au printemps dernier. De nombreux débats ont porté sur ce sujet lors des assemblées de Nuit Debout. Cette discussion peut avoir des conséquences très concrètes dans la pratique. Par exemple, laisser les flics démanteler les installations place de la République en criant « La police avec nous » est bien moins utile à notre cause que monter une barricade pour leur faire face.
  4. Quand les victimes des violences policières, dans les quartiers populaires en particulier, se soulèvent, avec leurs armes, avec leurs modes d’action, nous devons les soutenir et condamner toutes celles et ceux qui, à gauche, sous couvert de respectabilité, font preuve de paternalisme et de condescendance en expliquant comment ont manifeste de manière « civilisée ». Pour autant, nous devons essayer de canaliser la colère populaire pour qu’elle s’exprime au delà du très court terme, pour qu’elle gagne en maturité politique et qu’elle exprime tout son potentiel révolutionnaire tout en nous gardant d’être des freins à l’auto-organisation des premiers concernés. Dans le contexte actuel, oeuvrer à l’émergence d’un mouvement de masse contre les violences policières et le racisme articulé à la lutte antifasciste est une perspective concrète.
  5. Être l’ennemie de la police ne signifie pas pour autant concentrer notre activité politique ou nos mots d’ordre et actions lors des mobilisations contre elle. Il ne faut surtout pas tomber dans le piège de certains courants autonomes qui voient dans l’affrontement avec la police une finalité ou du moins un moyen de lutte révolutionnaire déterminant. Se défendre, oui. Mener une bataille idéologique au sein de notre camp, oui. Pousser pour qu’émerge, quand la situation l’impose, une action collective, la plus massive possible, à l’encontre des flics, oui. Par contre, s’enfermer dans une stratégie minorisante, entre semi-professionnels du jet de pavé et du cocktail molotov, non. Notre boussole, face à la police ou autre, doit toujours être de favoriser l’action des masses dans l’intérêt des masses. « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » [14].

Notes

[1Dans cet article, nous parlons précisément de la police et non de l’armée. En ce qui concerne cette dernière, une approche particulière serait nécessaire. Même si dans l’histoire police et armée ont pu se confondre, depuis au moins 3 siècles une différenciation nette s’est progressivement opérée un peu partout dans le monde entre elles.

[2Le groupe des « sur-exploités » est un concept introduit par le sociologue Mathieu Rigouste pour désigner, en France, les immigrés et leurs enfants.

[3Dans cette partie, la gendarmerie ne sera pas traité en tant que telle même si beaucoup de ses missions recoupent celles de la police.

[4Série télévisée la plus regardée dans le monde en 2006, 2007, 2009, 2011 et 2012 selon l’institut Eurodata TV Worldwide.

[5Voir notamment E. Mendel, La conception marxiste de l’Etat, 1965.

[6Cette ONG participait à organiser, plusieurs années durant, les Big Brother Awards. En 2011, en Europe, la France arrivait troisième avec, sur une échelle de danger de 1 à 10, du pire au meilleur, une note de 3,2 derrière le Royaume-Uni et l’Irlande qui ont obtenu 2,7. La note moyenne de l’Union Européenne était de 4.2.

[7Voir notamment l’ouvrage de K. Marx et F. Engels, L’idéologie allemande (1845-1846), 1932.

[8K. Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, préface, 1859.

[9Très occasionnellement, un policier peut être amené à sortir du rang si son histoire personnelle, familiale rentre frontalement en contradiction avec l’ordre qu’il a reçu ou si celui-ci se retrouve à être ouvertement acteur d’une oppression qu’il subit.

[10Voir notamment R. Paxton, La France de Vichy 1940-1944, 1973

[11Selon une étude du Cevipof réalisé en octobre 2016

[12Ils sont illusoires voir pernicieux. La police de proximité en est un parfait exemple. Simple poudre aux yeux, elle est aussi et surtout un instrument de paix sociale. Or, qu’est-ce que la paix sociale si ce n’est le statu quo, le maintien de l’ordre des choses sans trop recourir à la matraque, un ordre que nous souhaitons ardemment enterrer ?

[13Voir notamment D. Fassin, La Force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, 2011.

[14Devise de l’Association internationale des travailleurs (Première Internationale) fondée en 1864.

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Mis à jour le lundi 11 décembre 2017