Aller au contenu Aller au menu Aller à la recherche

Logo du site

Accueil > Libre expression > Contributions > Combattre l’hétéronormativité, l’homonormativité et l’homonationalisme

Combattre l’hétéronormativité, l’homonormativité et l’homonationalisme

Intervention à la Conférence mondiale de l’International Lesbian, Gay, Bisexual, Trans and Intersex Association [1] (ILGA), Mexico City, Vendredi 31 octobre 2014

C’est un honneur et un privilège d’être ici à la Conférence mondiale de l’ILGA ; merci de m’avoir invité. La conférence m’a montré un panorama très riche de tout ce qui contraint nos vies sexuelles et colonise nos corps.

Quand j’ai demandé à Gloria [2] ce que nous nous devrions essayer de faire ce matin, elle m’a suggéré que nous tentions de faire une synthèse des échanges de cette conférence. C’est un gros défi. Je vais m’y atteler en essayant de donner une vue d’ensemble des trois forces principales contre lesquelles nous luttons : l’hétéronormativité, l’homonormativité et l’homonationalisme. En effet, je crois qu’il est crucial de surmonter ces forces pour pouvoir décoloniser nos corps – ce qui, sûrement, nous permettra de décoloniser notre monde. Je vais donc commencer par l’analyse du projet colonial que Dawn [3].

Hétéronormativité

Tout, d’abord quelques mots sur l’hétéronormativité, brièvement car je pense que chacunE ici connait ce concept. L’hétéronormativité est la suprémacie des cisgenres hétérosexuelLEs. Cela inclut tous les formes de répression et de discrimination dont nous avons parlé cette semaine. Rien que ce matin, aux infos, nous en avons de nouveaux exemples : le meurtre brutal d’un personne trans aux Philippines ; une nouvelle arrestation en Inde au titre de la section 377 [4]. Mais l’hétéronormativité inclut aussi toutes les institutions et les pratiques qui considèrent que l’hétérosexualité est la norme, le standard, et que les personnes LGBTI sont inévitablement une minorité, une exception.

Le combat contre l’hétéronormativité est notre mission principale, partout. Partout, parce que tous les pays du monde sont hétéronormatifs – même les pays où le plus de victoires en faveur des droits LGBTIQ ont été obtenues et où, apparemment, il y a le plus de tolérance.

Homonormativité

L’homonormativité est le nom (qu’a donné Lisa Duggan [5]) d’un autre problème auquel nous sommes confrontéEs. CertainEs ici l’ont dénommé autrement : normalisation, par exemple, ou imitation du modèle hétérosexuel. C’est une forme d’adaptation des lesbiennes et des gays à l’hétéronormativité – l’adoption des modèles et des schémas de l’ordre hétérosexuel. Et elle établit une hiérarchie au sein de la communauté LGBTIQ : la hiérarchie que Gayle Rubin [6] a décrite dans son travail, et que d’autres orateurs ont mentionnée cette semaine.

Dans cette hiérarchie, ceux ou celles d’entres nous qui se fondent le plus facilement dans l’ordre hétérosexuel sont mieux traitéEs que ceux ou celle qui ne le font pas. Par exemple, les hommes gays qui semblent agir d’une manière masculine et jouer un rôle de mâle dans la société sont souvent mieux traités que les hommes gays qui sont perçus comme efféminés ou les lesbiennes qui sont considérées hommasses – et nettement mieux que le trans ou les intersex. Cette semaine j’ai été impressionné par le travail qu’ILGA a réalisé sur les question trans et intersex. Cette hiérarchie se traduit aussi par le fait que les gays et les lesbiennes qui forment des couples stables et conventionnels peuvent être mieux traités que ceux qui ne le font pas.

Je voudrais souligner un paradoxe : l’homonormativité est devenue un problème plus important où et quand les droits légaux des lebiennes et des gays ont été gagnés, parce que ces droits peuvent permettre à certains gays et lesbiennes d’augmenter leur chance de prendre place à la table des gagnants relatifs dans une société néolibérale. Cette chance dépend largement de leur classe, de leur genre, de leur ethnicité et de leur position dans le système colonial. Les sociétés néolibérales dans lesquelles nous vivons sont des sociétés inégalitaires et aux inégalités croissantes. Et l’homonormativité peut être un reflet et une loupe de ce genre d’inégalité parmi les personnes LGBTIG : inégalité entre les pauvres et les riches, les classes populaires et les classes moyennes, femme ou homme, noir ou blanc, d’origine immigré ou non.

Dans ce contexte, le mariage entre personnes de même sexe peut apporter des avantages à beaucoup de personnes LGBTIQ. Ça peut être vital de pouvoir empêcher l’éviction d’une personne LGBTI quand son partenaire meurt. Mais, en même temps, cela peut améliorer la position relative dans nos communautés de couples gays ou de lesbiennes des classes moyennes ou supérieures qui peuvent ainsi augmenter leur legitimation – et aussi économiser des sommes considérables en impôts sur le revenu ou sur les successions. En même temps que nous nous battons pour des réformes comme le mariage entre personnes de même sexe nous devons trouver des moyens de prendre en compte les inégalités et les hiérarchies que ces réformes peuvent renforcer.

Cela veut dire, entre autres, collaborer et s’allier avec des organisations de travailleurSEs, particulièrement les syndicats ouvriers. Je me réjouis qu’ILGA ait signé un accord avec PSI [7], la fédération syndicale internationale rassemblant les syndicats du secteur public dont mon propre syndicat aux Pays-Bas fait partie. Et ça m’a fait plaisir de participer ici à la table ronde sur l’insertion au travail. Mais j’ai été déçu que l’accent ait été mis sur le travail avec les multinationales. Je ne pense pas que ce type de travail remette fondamentalement en cause les hiérarchies des sociétés néolibérales de la même manière que l’intervention en entreprise peut le faire.

Homonationalisme

Finalement, comme l’ordre néolibéral est un ordre d’inégalité globale, d’extraction et d’exploitation, comme l’a dit Dawn, l’homonormativité peut refléter et souligner les différence sur une échelle globale. D’où la notion d’homonationalisme. Ce mot a été inventé par Jasbir Puar [8]. Il définit les mécanismes par lesquels les droits des lesbiennes et des gays peuvent être intégrés dans les idéologies nationalistes des puissances dominantes. De plus en plus, en Europe, en Amérique du nord ou encore en Israël, on considère que l’homosexualité, ou tout au moins l’identité et les droits des lesbiennes et gays, ont été inventés dans ces pays – alors que nous savons que les identités trans et intersex, le désir pour une personne du même sexe et le comportement homosexuel ont fait partie des cultures d’Asie, d’Afrique et des deux Amériques depuis des milliers d’années.

Paradoxalement – et cruellement – l’homonationalisme dans certains régions du globe peuvent renforcer l’hétéronormativité dans d’autres régions. Quand les sexualités et les identités sont célébrées comme étant « occidentales », cela conduit à leur rejet, car considérées comme étrangères, dans d’autres pays.

Cet homonationalisme est à l’œuvre aujourd’hui, particulièrement dans des pays riches comme les États-unis ou les Pays-bas. En Hollande, par exemple, la manipulation des droits des lesbiennes et des gays pour les mettre au service de l’islamophobie est un problème majeur. Mais je pense que nous commençons à voir des signes d’homonationalisme parmi les élites de pays « émergents » comme le Mexique. À la cérémonie d’ouverture de cette conférence, nous avons entendu un représentant du Président du Mexique se drapper dans la bannière des droits LGBTI et plus généralement des droits de l’Homme. Et clairement, cela n’était pas acceptable pour de nombreux participantEs mexicainEs qui se battent contre les graves violations des droits de l’Homme dans ce pays, comme la disparition des 43 étudiants d’Iguala.

J’ai été particulièrement ému par un participant du Chiapas décrivant l’horrible violence homophobe qui a pris la vie de tant de personnes LGBTI dans cet État mexicain – alors que leurs meurtriers sont toujours en liberté aujourd’hui, impunis. Et le lien qu’il a fait entre cette violence homophobe et la violence exercée contre les communautés indigènes du Chiapas, avec la participation ou la complicité de l’État du Mexique, constitue une preuve irréfutable de l’indivisibilité des droits de l’Homme. Cela nous confronte avec un impératif de solidarité auquel nous nous devons de répondre mieux que nous l’avons fait jusqu’ici.

Conclusion

Nous devons attaquer l’hétéronormativité, l’homonormativité et l’homonationalisme à leurs racines. Nous devons continuer à construire des mouvements LGBTIQ qui soient inclusifs, des mouvements dans lesquels les trans, les intersex, les queers et les personnes marginalisées sexuellement sont traitéEs égalitèrement et jouent un rôle visible de leader. Il est essentiel que nos mouvements soutiennent les personnes LGBTI qui travaillent et qui ont besoin d’aide médicale. Et nos mouvements doivent être solidaires de toutes les formes de colonialisme et d’oppression.

En construisant de tels mouvements nous devrons être capable de résister aux pressions. Il faudra parfois mordre la main qui nous subventionne. Mais cette Conférence mondiale de l’ILGA a montré que nous pouvions compter sur un fonds incroyable d’expérience, de créativité, de détermination et de soutien communautaire. Je crois que cela nous permettra de tracer notre propre route – et de l’emporter.

Peter Drucker

Traduction : François Favre
Toutes les notes sont du traducteut

Notes

[1Association lesbienne, gay, bisexuel, trans et intersex internationale

[2Gloria Careaga, co-secrétaire sortante de l’ILGA

[3Dawn Cavanaugh de Coalition of African lesbians (Coalition des lesbiennes africaines)

[4La section 377 du Code pénal indien de 1860 criminalise les « relations charnelles contre l’ordre de la nature ».

[5Professeure d’analyse sociale et culturelle à l’Université de New-York.

[6Anthropologue et militante féministe étatsunienne. Auteure de Marché aux femmes.

[7Public Services International. Internationale des services publics

[8Jasbir Puar est membre du département d’études des femmes et du genre à l’université de Rutgers. Elle a théorisé la notion de « queer ».

Répondre à cet article

SPIP 3.2.0 [23778] | Squelette BeeSpip v.

Mis à jour le lundi 11 décembre 2017