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Plaider pour la co-existence de plusieurs modèles de production agricoles est un leurre

Pour Jean-Christophe Kroll, professeur d’économie et politiques agricoles à AgroSup Dijon, faire la promotion de la diversité des modèles de production est un leurre permettant d’éviter les questionnements de fond sur la réorientation du système conventionnel vers des pratiques de production plus durables.

Depuis plusieurs mois que les ambitions « agro-écologiques » du ministère en charge de l’agriculture sont clairement affichées, nombre d’acteurs en appellent à une nécessaire co-existence des modèles de production agricole. Comment comprenez-vous cette « incantation » ?

Jean-Christophe Kroll : À l’échelle européenne, il y a aujourd’hui une grande hétérogénéité dans les modèles et les structures de production. Jusqu’à l’élargissement (en 2004) dans « l’Europe des 15 », il y avait un relatif consensus autour du modèle agricole à défendre : celui de l’agriculture familiale. Désormais, dans l’Europe à 28, la co-existence des modèles de production est le nouveau discours de Bruxelles : « Il y a de la place pour tout le monde ! » Politiquement, prôner la co-existence est très habile, mais c’est aussi complètement hypocrite. Foncier, aides publiques…, les différents « modèles » sont en concurrence et refuser de choisir, c’est faire le choix du plus fort.

Parler de co-existence permet de bricoler et de ne pas poser les vrais problèmes ; c’est un piège sémantique qui témoigne du refus de faire des choix politiques. Cela signifie-t-il qu’il faille garder le système conventionnel, qui depuis des décennies substitue le capital au travail et se caractérise par une artificialisation croissante des procédés de production, à côté de systèmes plus durables ? De tels systèmes, qu’il s’agisse d’agriculture biologique ou autres existent aujourd’hui. Ce sont des « marges » tolérées, voire même entretenues par quelques aides, mais les problèmes de fond subsistent ; dans tous les plans et textes, il y a maintenant une ligne de financement pour l’agriculture biologique, ça présente bien.

Mais, il s’agit d’une « co-habitation homéopathique », la bio est devenue une caution, un alibi. Même dans les régions très intensives comme l’Île-de-France, la Bretagne ou le Sud-Ouest, des expérimentations montrent qu’il est possible de faire différemment, mais elles sont loin d’être connues et ne sont que peu soutenues.

Plaider pour la co-existence des modèles de production est politiquement très commode ; c’est l’argument de l’immobilisme. Du côté de la recherche, c’est un peu pareil que dans le champ politique ; depuis plusieurs années, le concept d’agriculture écologiquement intensive plaît à tout le monde car c’est un mot valise, avec lequel chacun entend ce qu’il veut : intensification, écologie… Maintenir la confusion est pratique pour garantir son fonds de commerce et c’est aujourd’hui pareil avec la notion d’agro-écologie.

Justement, dans son « Projet agro-écologique pour la France » rendu public en décembre dernier le ministère présente l’agro-écologie comme le moyen de concilier performance économique et environnementale. Cela vous semble-t-il réaliste en l’état actuel des choses ?

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J.C.K. : En quelques décennies, on a parlé d’agriculture multifonctionnelle, puis durable, puis productrice de biens publics et aujourd’hui de l’agro-écologie. On nous vend un concept nouveau tous les quatre ans mais les choses ont-elles réellement changé ? Il n’y a, par exemple, pas eu de réelle réorganisation de l’attribution des aides de la Politique agricole commune (PAC). Dans tous les préambules de Plans, de projets de loi, de réforme…,on parle de concilier compétitivité et durabilité mais jamais la question de la compatibilité entre ces deux notions n’est posée.

Or, il y a une contradiction radicale entre le projet de développement d’une agriculture durable, qu’il s’agisse d’agro-écologie ou autre, et celui d’une agriculture orientée par les signaux du marché vers la compétitivité des prix. En effet, si l’on veut promouvoir des systèmes durables, il faut une stabilité des prix dans la durée ; les assolements agronomiques sophistiqués prennent du temps et s’appuient sur des rotations de cultures longues (sept, dix ans…), selon un pas de temps parfaitement incompatible avec les ajustements à court terme des assolements en fonction du signal des prix. Comment les agriculteurs peuvent-ils sérieusement s’engager dans de telles démarches avec une visibilité à six mois ? Il faut des signaux sur le long terme et garantir les investissements dans des pratiques durables comme on a investi dans l’augmentation de la productivité. En matière de changement, il y a un véritable enjeu autour de l’agriculture conventionnelle ; seul un système contractuel à moyen ou long terme garantissant aux producteurs une rémunération minimale de leurs produits· pourront garantir que leurs investissements dans des itinéraires de production durables ne se retourneront pas contre leur intérêt.

À cet égard, la co-existence réaffirmée de deux piliers dans l’architecture de la PAC vous semble-t-elle à même d’encourager ce changement de pratiques ?

J.C.K. : Le découplage des aides au revenu du type de production, appliqué en Europe depuis une dizaine d’années, a conduit à isoler ces aides directes au revenu, désormais réputées sans effet sur l’orientation des assolements et des manières de produire, dans un premier pilier, tandis que les aides contractuelles ciblées sur des investissements productifs environnementaux ou territoriaux étaient regroupées, à partir de 1999, dans le second pilier. Il en résulte une conception parfaitement schizophrène de la PAC qui adresse aux producteurs des injonctions totalement contradictoires. Les aides à l’hectare restent un soutien à l’agrandissement, donc à la concentration des exploitations, à la réduction de la main-d’œuvre, à la spécialisation des systèmes agricoles et à la concentration géographique des productions. Le second pilier finance, à l’inverse, les efforts de diversification des productions, d’installation et de création d’emplois ainsi que le maintien de l’activité dans les zones difficiles.

Ces deux piliers reposent sur la dualité entre le libre jeu du marché d’une part pour les productions de biens marchands (avec éventuellement des aides publiques à condition qu’elles soient découplées) et la rémunération de la production de biens publics (paysage, qualité de l’eau…) d’autre part, lorsqu’il est avéré que le libre jeu du marché ne permet pas leur production en suffisance pour répondre à la demande collective. Or, en réalité, on ne peut séparer la production de biens marchands de celle de biens publics, car elles sont intimement liées et jointes dans l’activité de l’exploitation. Ceci est d’ailleurs reconnu dans certains cas particuliers, comme en zones difficiles où des primes couplées soutiennent des activités d’élevage, les plus à même d’entretenir ces espaces. La dichotomie entre les deux piliers est une absurdité ; dire qu’on laisse faire le marché pour les productions marchandes et que la puissances publique (et au final le consommateur) paye pour l’environnement, même si le marché détruit l’environnement, cela n’a pas grand sens… C’est l’architecture même de la PAC qui est à revoir pour s’engager sérieusement vers une agriculture plus durable.

Refuser de choisir, c’est faire le choix du plus fort

Propos recueillis par Hélène Busros

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Mis à jour le lundi 11 décembre 2017